Vlaminck among the « fauves »


Maurice de Vlaminck (1876-1958), illustre peintre et écrivain français issu d’un couple de musiciens flamands : son père était violoniste, sa mère pianiste, il connait une enfance très pauvre. Ils étaient installés au Vésinet puis à Chatou près de Paris. Le peintre était un admirateur inconditionnel de Van Gogh et de Cézanne. De Van Gogh il écrivait: («J’aimais mieux Van Gogh que mon père»). Lié au fauvisme car il participa au scandale du Salon de 1905 dit de la cage aux fauves, puis au cubisme, ami de Derain, (ils eurent même un atelier commun, se fâchèrent un temps et se réconcilièrent) ayant fait en compagnie de nombreux autres artistes le tristement célèbre voyage en Allemagne de novembre 1941, frappé d’interdiction de publication par le comité des écrivains français après la Libération, il a créé deux types différents d’œuvres sous le titre « La Baie des trépassés ». La première en 1937, dont nous ne nous occuperons pas. La seconde en 1949, qui est le sujet de cet article : les toiles imaginées sur le motif s’échelonnent de 1949 à 1958. Celle reproduite ici appartient au musée d’Orsay, en dépôt au musée des Beaux-Arts de Chartres, elle mesure 65,5×81,5cm. Elle date de 1956.

La Baie des trépassés, au nom évocateur et prédestiné, se situe entre la pointe du Raz et celle du Van, sur les communes de Plogoff et de Cléden-Cap-Sizun, dans le Finistère. Elle inspira de nombreux écrivains dont Anatole Le Braz : « Rien ne saurait rendre l’impression d’infinie solitude, de veuvage, de néant, que donne l’hiver cette baie des âmes…  ». Selon une croyance locale, durant la nuit de Noël, la Baie des trépassés résonnerait des chants des âmes en peine sur le bateau des morts…
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Vlaminck a ressenti l’influence de cette ambiance !

Au premier regard, la toile apparaît confuse puis un ordre se dégage de cet enfer marin. Un mouvement transversal anime la peinture du bord gauche inférieur vers les deux-tiers du tableau sur la droite mais on a des difficultés à définir le sens de ce bouleversement tectonique venu du fond de l’océan, sorte de tsunami mental dans la mouvance de ceux que créait Van Gogh, avec une modification évidente : aucune empreinte de démence n’agit sur la pensée de Vlaminck, qui garde le contrôle sur sa vision du monde, et donc sur sa manière de peindre. Il n’y a pas de typhon psychique venant perturber la mise en place des éléments déchaînés. La marée envahit toute la baie, en provenance de la droite de l’œuvre créée. Seule la pointe de rochers apparente sur la gauche, aux trois-quarts du tableau, réussit à surnager dans ce maelstrom aquatique. Curieusement (et volontairement?) la forme de cet amas minéral perdu dans cette mer hostile se présente comme celle d’un sous-marin en surface !

La puissance de ce flux marin ne laisse apparaître aucune trace humaine. Seuls existent les éléments primordiaux en colère. Les cieux sont à l’unisson de cette nature dévastatrice : nuages gris ou noirs zébrant l’atmosphère et filant à la même vitesse que l’onde marine vers la gauche de la peinture. Le ressenti du malheureux spectateur, pris au piège par Vlaminck, c’est celui de la fin du monde dans un déluge cataclysmique !
Quant aux couleurs utilisées par l’artiste : des verts blafards, des gris apocalyptiques, des blancs irréels et des noirs démoniaques, ils forment une palette plus que réduite, qui souligne encore plus fortement cet aspect de chute finale aux enfers.

L’œil meurtri du témoin visuel est profondément choqué par cette hallucination peinte dont il ressent toute la puissance destructrice. Serions-nous en présence d’une tentative de représentation du Jugement dernier ?

Pourtant l’artiste, bien que d’origine flamande, reste très cartésien dans sa façon de peindre et, malgré tous ses efforts, la solide composition du tableau rend l’œuvre indestructible, même par des éléments naturels démentiels !

A cette époque de sa vie, Vlaminck vit reclus dans sa maison…Beaucoup de gens se sont éloignés de lui, suite à son comportement pendant la guerre : en 1939, il préside le banquet des Vitalistes qui défend les pamphlets antisémites de Céline que le sénat voulait interdire, en novembre 1941 pendant le voyage en Allemagne les nazis voient en lui un « voyou riche  », en juin 1942 il publie un article où il accuse Picasso d’être un corrupteur de la peinture française, en 1943 il jette son venin dans son livre  « Portraits avant décès » en insultant Matisse, Picasso et Degas, etc…. Il n’ignorait pas ce que l’on pensait de lui. Une manière de justification morale ne pouvait pas ne pas s’exprimer, même, et surtout, dans son moi intime.

Un détail que le lecteur de cet article appréciera comme il le voudra : l’origine de cette manière de faire entrer le spectateur dans le tableau, c’est-à-dire en faisant courir son regard du bas gauche vers plus haut à droite (et réciproquement, voire vers le centre), a son origine très loin dans le temps. A ma connaissance, Jan Van Eyck dans « La Vierge au chancelier Rolin  », tableau que j’ai analysé dans Wukali, fut le premier peintre à réussir cette mise en place extraordinaire. Peut-être en fut-il l’inventeur…

Pour toutes les raisons expliquées antérieurement, ce tableau est un chef d’œuvre, marqué du sceau qui les caractérise : son intemporalité égalant sa perfection technique …Et les chefs d’œuvre ne meurent jamais…

Jacques Tcharny


WUKALI 07/04/2016
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


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