A remarkable Belgian writer


Quand en février 2015, j’ai fait la recension critique du livre d’Armel Job, De regrettables incidents, je concluais en écrivant qu’il y avait du Simenon chez cet auteur. Je pourrai me répéter, et je vais le faire, car je viens de lire un nouvel élément de la comédie humaine qu’il est en train de bâtir.

Je lis beaucoup, pour WUKALI, soit, mais surtout pour mon plaisir, et il est rare qu’à la lecture d’un nouveau roman je reçoive un tel coup de poing dans l’âme ; il y a tout chez Armel Job : un style, une réflexion sur la nature humaine, un quotidien si réel, des personnages ciselées par un orfèvre de l’écriture, personnages complexes d’une immense humanité chacun, mais sans stéréotypes, tous différents, se rencontrant, se fréquentant autour des sentiments que l’autre déclenche en nous (amour, répulsion, envie, etc) : la vie en quelque sorte. Armel Job nous raconte la vie, la vraie, pas celle qu’il fantasme, mais celle d’êtres humains réels qui peuvent avoir exister.

L’histoire est une histoire qui peut, qui s’est passée sûrement, sous des formes à peine différente des dizaines de fois dans le monde. Dans une petite ville de Belgique, un brasseur local (fabriquant de l’excellente Crochepatte qui a un vrai succès d’estime) décède d’une tumeur au cerveau laissant ses deux fils, Tadeusz, le manuel, celui qui va s’occuper de la production et le cadet André, l’intellectuel, l’amoureux des chiffres. Mais surtout il y a Térésa, son épouse d’origine polonaise, trente huit ans, catholique fervente mais lucide : « votre monde sec, ton monde de chiffres et de calculs, il ne me fait pas envie ; je préfère le mien, où l’on croit que les bougies ont de l’effet pour guérir les enfants ou pour apaiser le chagrin quand quelqu’un est mort. Je sais bien que ce ne sont peut-être que des rêveries, mais j’aime mieux vivre avec ces « peut être » qu’avec vos « sûrement » ».

Arrive, venu de nulle part, Branko, un Croate réfugié politique ayant fuit la guerre civile en ex Yougoslavie. Il s’installe dans la brasserie et noue une idylle avec Térésa, ce qui est loin de plaire aux deux garçons qui voient en leur mère une mère et pas une femme : « vous ne supportez pas que je sois heureuse. Vous n’avez jamais connu qu’une mère effacée, fade, juste bonne à vous servir. Vous avez décidé que le seul être qui existe dans la famille, en définitive, c’était votre père. Votre père mort plus exactement, parce que, vivant, il ne vous intéressait pas plus que moi. Vous lui avez dressé un monument avec sa statue dessus, et moi dessous, enterrée ; je devais y passer avec le défunt comme les épouses de maharajas ».

Une jeune femme est assassinée, Branko est soupçonné du meurtre, surtout par les garçons, et son passé refait surface. Le dernier chapitre est une série d’uppercuts que doit encaisser le lecteur, il n’a pas le temps de souffler qu’Armel Job lui assène de nouveaux coups qui finissent dans une véritable explosion dans l’appendice.

Le livre est construit autour du récit des deux garçons : chacun écrit un chapitre, ceux ci se chevauchent et le lecteur à l’impression de monter, de monter un long escalier qui mène au « naos », à la clé de voûte de l’édifice, au mot qui soutient le tout, qui résume l’histoire, le message de l’auteur, et ce mot, sans rien dévoiler, est le dernier de ce roman : amour.

Il y a du Hannah Arendt dans le message que nous dispense Armel Job : les actes les plus horribles ne sont pas excusables, le pardon est impossible, mais il faut les comprendre et les expliquer pour espérer qu’ils ne se réitèrent plus ; mais en plus l’auteur surmonte l’horreur pour nous montrer que l’espoir existe toujours, que la vie est toujours plus forte que la mort : « la vie peut pardonner dans le sens ou elle accorde sans répit de nouvelles chances, malgré toutes celles que l’on a gaspillées. C’est la notre seule vraie consolation. Si affreuses que soient les fautes de ses parents, un enfant vient au monde parfaitement innocent.  »

J’aurais encore énormément de louanges à tresser autour de ce roman extraordinaire d’Armel Job tant il est riche, puissant, comme quand l’auteur à plusieurs reprises aborde la problématique des relations entre les femmes et les hommes et l’importance du sexe, du désir sexuel, de l’humiliation sexuelle, du sexe comme moyen de guerre, mais aussi du sexe refuge, du sexe qui transcende, du sexe qui nous fait sortir de la solitude inhérente à la nature humaine: « Depuis que je connaissais les femmes, je les aimais pour ce qu’elles étaient réellement entre mes bras, quand elles m’offraient leur corps désarmant d’être si désarmé, pour un instant de pitié entre deux être humains ; elles étaient tout sauf des maîtresses.  »|left>

Et je serai toujours avec toi est un roman d’une rare humanité, une pierre précieuse dans une œuvre magnifique. Non la Belgique en littérature ne se résume pas à Amélie Nothomb, heureusement ! Il y a Armel Job qu’il est plus que nécessaire de lire.

Émile Cougut|right>


Armel Job est né en 1948 à Heyd (Durbuy) en Belgique. Il est licencié et agrégé de philologie classique de l’université de Liège.

Il enseigne le grec et le latin pendant vingt ans, devient directeur de son école avant de quitter l’enseignement pour l’écriture.

Les récits puis les romans qu’il a publiés en France et en Belgique ont été couronnés de nombreux prix, dont le Prix Emmanuel-Roblès, le Prix du jury Giono et le prix du Festival Simenon.


Et je serai toujours avec toi
Armel Job

éditions Robert Laffont. 19€


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