The equestrian Statue of Marcus Aurelius in the Capitoline, a model …


Ce qui chagrinait le plus Henry Duplessis à Rome, outre le pavage des rues de la ville historique, c’était les innombrables marches qu’il lui fallait grimper au hasard de ses visites. Il ne remarquait pas les fameuses sept collines mais à soixante-cinq ans, il ne pouvait plus courir comme un jeune homme. Il n’avait aucune obsession de l’âge, du rythme de vie qui change ou du temps qui passe. Ce qui ne l’empêchait pas de pester contre ces maudits escaliers. Comme ceux-ci faisaient partie intégrante de l’histoire romaine, il n’avait aucun choix. Il subissait, avec courage et abnégation.

Il faisait beau et froid en cette matinée de mars. Il y avait peu de monde dans les rues. Après avoir traversé le ponte Sisto, il s’engagea dans l’étroite via dei Pettinari. Laissant sur sa gauche le palais Spada, il traversa la via Monserrato et rejoignit la via dei Guibbonari où la circulation commençait à s’intensifier. Tournant à droite, il prit la via dei Falegnami jusqu’à la via del theatro Marcello et gagna lentement les escaliers menant à la place du Capitole, le but de sa promenade et le sujet de ses réflexions. Il avait décidé de revoir le lieu réaménagé suivant les plans de Michel-Ange, malheureusement un peu dénaturés par les architectes qui lui succédèrent après son décès. Il aimait le peintre, le poète, l’architecte et surtout le sculpteur qu’était cet homme polyvalent. Mais, ce jour-là, c’était l’urbaniste qui occupait ses pensées.|left>

Arrivant sur la place, il s’arrêta un instant et son regard embrassa les lieux. Les trois palais faisaient obstacle à la vision panoramique, ils obligeaient l’esprit à se concentrer sur ce que l’œil voyait : au centre géométrique, la statue équestre de Marc-Aurèle sur le piédestal inventé par le florentin. Les façades des palais dégageaient une unité évidente avec leurs pilastres les rythmant et leurs hautes balustrades. Ils n’étaient là que pour mettre en valeur l’empereur à cheval. Notre ami se dirigea droit vers lui.
Il n’en fit qu’un examen superficiel car c’est une copie. L’original est dans le musée capitolin. En revanche, il saisissait bien la volonté de l’artiste qui avait voulu créer un complexe monumental au cœur de la ville. Les proportions étaient harmonieuses par une utilisation judicieuse de la géométrie. La clarté solaire inondait l’endroit de ses rayons bienfaisants. Il remarqua que les quelques touristes qui parcouraient la place semblaient minuscules à côté du monument et des bâtiments. Il comprit que tel avait été le désir du créateur. Il se retourna puis se rapprocha des escaliers. Les statues de part et d’autre, en haut des marches, n’avaient d’autre intérêt que celui d’accueillir les gens de qualité de l’époque, sorte d’anticipation de notre tapis rouge. Ce que soulignaient des marches basses et longues. C’était un escalier d’honneur, ni plus, ni moins.|center>

Il avait parfaitement saisi la démarche urbanistique de l’artiste. Satisfait de lui, il bomba le torse et se campa fièrement dans un contraposto inédit. Le sens des réalités lui avait échappé un instant. La baudruche se dégonfla et il redevint un vieux monsieur paisible qui se promenait dans la ville éternelle.

Un homme le regardait avec curiosité et amusement. Sans doute avait-il vu les transformations de notre antihéros. Gêné d’être deviné, il s’éloigna avec célérité mais sans discrétion. Tout se calma en lui. Le vieux Duplessis avait vaincu le jeune coq que fut Henry.

Fier de ce nouveau triomphe sur lui-même mais se méfiant au cas où il serait observé, il enfouit au fond de son « moi » ses découvertes à propos de Michel-Ange. Ce n’était pas un homme à partager quoi que ce soit avec autrui. Il n’avait jamais eu la moindre confiance en l’environnement humain dans lequel il avait vécu. Par exemple, les politiciens le dégoutaient. Il avait cette expression terrible pour les qualifier : « qu’est-ce qu’un homme politique ? Un individu qui sait masquer, tempérer ses intérêts particuliers par un vague idéalisme public. ». il n’avait jamais cru en grand-chose. Il ne croyait plus en rien. Il se contentait de vivre, de regarder, d’écouter. Il n’était plus qu’un témoin d’une histoire en devenir qui s’écrivait sous ses yeux. Le monde dans lequel il avait travaillé n’existait plus. Il s’était retiré au bon moment. La sagesse du Bouddha n’était pas encore ancrée profondément en lui mais il avait deviné, après le Brancusi, qu’il lui fallait partir. Compter sur la chance ? Oui. Trop ? Non.

Il revint à l’instant présent. Ses pas l’avaient conduit, à son insu, devant le musée du Capitole. Il paya, entra et comme par enchantement, il se trouva face à la statue équestre de l’empereur Marc-Aurèle, en bronze dorée. C’est la seule sculpture antique de ce type parvenue jusqu’à nous. Un personnage sympathique cet homme, il est plutôt inattendu qu’un empereur soit aussi un philosophe. Quoique…Il songea à Frédéric II de Prusse, le philosophe couronné. Mais c’était seize siècles plus tard…

Il se concentra sur l’œuvre en face de lui. La patte antérieure droite du cheval devait écraser un barbare. Il manquait visiblement un ennemi dominé. La corrosion avait fait souffrir la sculpture mais les restaurations étaient de bonne qualité. C’était une statue-mère : celle de toutes les statues équestres créées depuis. Il avait fallu plus d’un millénaire pour en revoir les conditions économiques et en avoir les capacités techniques. C’était donc aussi une sculpture historique. Elle n’avait pas été détruite parce qu’elle passait pour représenter l’empereur Constantin, sous le règne duquel le christianisme devint religion d’état.

Il s’attarda à prolonger son examen. Il se rendit compte d’erreurs nettes du ou des créateurs, restés inconnus pour nous. La tête du cheval est trop petite par rapport à l’ensemble du corps, la crinière marque excessivement une encolure démesurément longue, son ventre est trop gros et le cavalier est bien grand en comparaison de la monture.|center>

Pourtant, malgré ces lourds défauts, la noblesse d’âme de Marc-Aurèle transparaît sur le visage du cavalier. Les détails des vêtements, très finis, et la marche affirmée du cheval indiquent la puissance d’un être humain qui est aussi le chef des armées. Les naseaux, les yeux, la queue de l’animal sont vibrants d’une existence personnelle. L’examen approfondi montre qu’il s’agit d’une œuvre d’un atelier, pas d’un sculpteur isolé. Probablement le meilleur de Rome à l’époque puisque le modèle est le premier personnage de l’état. Nous approchons de la basse époque de l’empire et le souffle épique est déjà perdu.

Henry se sentait perplexe à la lecture de la statue. Il y avait du bon et du mauvais. Difficile de donner une appréciation véritable au regard de la sculpture. Il se rappela les commentaires sur l’œuvre du très bon professionnel qu’était Falconet, auteur lui-même de la statue équestre de Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg. Ces commentaires critiques furent très mal reçus en son temps : au 18ème siècle, il n’était pas possible de mettre en doute les vertus de cette œuvre. Elle était intouchable. Aujourd’hui tout était différent.

Ce qui importait le plus à notre héros, c’était la « descendance » du Marc-Aurèle. C’est là que son importance apparaissait vraiment. Depuis le Gattamelata de Donatello, première statue équestre jetée en bronze depuis l’antiquité, jusqu’au général Alvear de Bourdelle en passant par le Colleone de Verrocchio et bien d’autres. Il y avait eu deux sortes de réactions des sculpteurs occidentaux face au Marc-Aurèle : renchérir sur le même modèle ou essayer de créer un cheval plus ou moins raidi sur ses pattes arrière, dans un mouvement de bascule. Ce qui était techniquement plus risqué. Henry se disait que ce n’était sûrement pas un hasard si Falconet avait choisi la deuxième solution, lui qui n’aimait pas l’œuvre antique.

Notre ami considérait que tous les essais pouvaient donner des résultats, à partir du moment où le sculpteur avait du talent. Rien d’autre ne comptait. Là aussi l’histoire de l’art avait progressé et enregistré tous ces travaux et toutes ces recherches. A l’applaudimètre, tous les artistes qui s’étaient mesurés à ce type de labeur méritaient une standing ovation. Pour eux, la commande d’une statue équestre était le couronnement de leur carrière. Tous n’avaient pas eu cette chance, à commencer par Michel-Ange lui- même. Paradoxe de l’histoire soliloquait en lui-même le piéton de Rome. Cela aurait-il ajouté à sa gloire ? Nul ne sait…

Il sortit du musée capitolin. Il regarda une dernière fois la place qui, esthétiquement, lui convenait. Puis il s’en allât vers d’autres lieux et d’autres beautés à voir.

Jacques Tcharny


À suivre. .. Prochain épisode Samedi 27 février 2016, Au carrefour des temps


Récapitulatif des chapitres précédents:

Le Piéton de Rome

Premier chapitre : Au nom de Bacchus (1)
Deuxième chapitre: Au nom de Bacchus (2)
Troisième chapitre: Petit hommage au grand Vélaquez
Quatrième chapitre: A l’assaut de l’Ambassade-
Cinquième chapitre Le Palais Colonna
Sixième chapitre La Leçon du musée d’art moderne
Septième chapitre Une arcane au Vatican
Huitième Chapitre Face à face avec Léonard
Neuvième chapitre Les rivaux de Rome
Dixième chapitre. Une semaine caravagesque
Onzième chapitre. Une visite à Moïse
Douzième et treizième chapitre. De la Villa d’Este à l’Inde
Quatorzième chapitre. Le mystérieux Monsieur Duplessis


WUKALI 20/02/2016
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


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