This great Belgian cartoonist awarded at Angoulême International Comics Festival 2016


Le Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême vient de décerner son grand prix à Hermann, célèbre « cartoonist », comme disent les Américains, créateur (entre autres) des séries Bernard Prince, Comanche, Jeremiah, les tours de Bois-Maury...Et de nombreuses histoires racontées en un album (des « one-shot » pour employer le terme anglophone)…Ce grand prix étant l’équivalent de l’Oscar à Hollywood, du César en France ou de la Palme d’or à Cannes !

Hermann, de son nom complet Hermann Huppen, est né près de Malmédy, en Belgique, le 17 juillet 1938…

Première remarque : les deux « cantons de l’est » : Eupen et Malmédy, furent enlevés aux Allemands et rendus à la Belgique après la Première Guerre mondiale. A l’instar de l’Alsace-Lorraine, ils furent annexés par le Troisième Reich et tous les hommes expédiés sur le front russe en 1941/42… Les lieux redevinrent définitivement belges en 1944/45. Encore aujourd’hui, une partie de ces cantons à l’allemand pour langue officielle et Hermann la parlait couramment, y compris à l’école jusqu’à l’âge de sept ans…

D’ailleurs un de ses cousins mobilisés, soldat allemand sur le front de l’est, fut fait prisonnier par les Russes puis, arguant son état de « malgré-nous  », il fut libéré et renvoyé par bateau en Belgique après la capitulation du « Reich de mille ans »…

Cette enfance campagnarde, presque paysanne, a profondément marqué l’artiste…
Hermann émigra au Canada en 1957 où il resta trois ans et demi. A son retour, dessinateur chez un architecte et décorateur d’intérieur dans une maison d’ameublement, il fut remarqué par son futur beau-frère (Philippe Vandooren), qui lui proposa de se lancer dans la BD. C’était un risque certain car il était inconnu et n’avait pas de réserve monétaire au cas où ça ne marcherait pas, mais son épouse Adeline, qui travaillait dans une banque, n’hésita pas une seconde à l’encourager, à l’épauler le temps nécessaire à sa « percée »…

Sa première réalisation (publiée dans un journal scout) fut repérée par Greg et fit que celui-ci lui proposa d’entrer dans son studio… Après une quinzaine d’années de collaboration avec le père d’Achille Talon, il devint son propre scénariste….Rôle que tient son fils Yves aujourd’hui…A son actif, Hermann a dessiné plus de cent albums.
Il est difficile d’écrire sur un homme qui est mon ami intime depuis près de cinquante ans ! Essayons quand même…

Notons la rupture profonde, dans la manière de concevoir et de mettre en image un scénario, entre l’époque de Greg et la sienne : ceux de Greg sont très riches en textes, donc les phylactères les contenant sont plus grands, plus nombreux et limitent obligatoirement le développement des dessins… Parfois, disons-le crûment, ils sont excessifs.

Devenu son propre scénariste, Hermann a allégé et désencombré ses planches originales, à tel point qu’il suggère souvent plus qu’il ne raconte et, par voie de conséquence, est passé maître dans l’art de l’ellipse… Création personnelle et apport incontestable de l’artiste au neuvième art… qui ne fut pas toujours comprise et appréciée des amateurs de BD des années 75/80 par ce que trop en avance sur son temps. De nos jours, personne ne la conteste…

Ayant débuté avec 4 bandes par planche ( Jugurtha, Bernard Prince), comme tout le monde à l’époque, il est passé au 3 bandes et parfois, réalise un dessin unique par planche…C’est rare bien sûr mais il apprécie, à l’occasion, ce genre de possibilité expressive supérieure…

Hermann a longtemps travaillé classiquement ses planches originales: esquisse crayonnée sur une feuille de papier, donnant un aspect général de ce que sera la planche, puis crayonnage d’ensemble sur la dite planche, utilisation du pinceau et de l’encre de Chine pour le dessin final, quelquefois assez différent du crayonné, et mise au point des couleurs. Très vite, par manque de temps, il confia les couleurs à un coloriste. Un changement technique capital se produisit en 1995 dans son second one-shot : Sarajevo-Tango : il abandonna l’encrage. Il continua à utiliser des feuilles de papier pour la mise en place des dessins, passant ensuite à l’exécution du crayonné élaboré sur la planche, mais un crayonné définitif qui excluait l’encrage, puis il se mit à créer les couleurs directement sur la planche originale ! C’était une révolution technique au cœur du neuvième art… Nouvel apport du futur grand prix de la BD au festival d’Angoulême 2016.

Autre trait caractéristique de notre nouveau membre du « Hall of fame » de la BD : dès son premier one-shot : Missié Vandisandi » en 1991, l’artiste aborde la politique contemporaine, et de quelle manière ! Il n’hésite pas à dire ce qu’il pense, ce qu’il ressent, ce qui l’écœure ! Et tant pis pour ceux que cela gêne…

En réalité, la politique est présente dans son œuvre graphique dès « La secte », un album de Jeremiah de l’époque qui suivit le triomphe de Khomeiny en Iran : le cri de ralliement des adorateurs de ce clan est : « dans la lumière d’Yniemohk », soit Khomeiny à l’envers…Très peu de lecteurs firent le rapprochement… Moi non plus d’ailleurs, à ma grande confusion…Le comportement de ces fanatiques annonçait quelque chose de plus contemporain … Malheureusement…

Avec Missié Vandisandi, Hermann décida d’introduire dans l’histoire des « têtes connues » : ses vieux copains ! Ainsi dans cette aventure africaine qui parle de corruption, je suis devenu Jacques Schwartz, antiquaire parisien spécialisé dans les arts premiers… Schwartz signifiant noir en allemand comme Tcharny en russe ! Cela étant, il n’y a pas de quoi rire dans ce récit où la vérité se lit entre les images, où le lecteur devient complice de l’auteur-narrateur dans le déroulement complexe des faits. L’humour cruel, voire désespéré, du créateur laisse peu d’espoir sur l’évolution du monde… C’était il y a 25 ans et un certain nombre de lecteurs trouvèrent que le dessinateur exagérait…La réalité a dépassé la fiction, comme chacun sait… L’album avait quelque chose de prémonitoire…


Mais c’est avec Sarajevo-Tango que la colère d’Hermann explose vraiment, que son dégoût de la politique, et surtout des politiciens, prend le dessus…Tous les personnages sont plus immondes les uns que les autres… L’argent corrupteur pourrit tout…Le lien personnel du dessinateur avec Sarajevo, par l’intermédiaire de son agent Irwin qui vivait là-bas à l’époque, amplifiant son ressentiment.

Le monde d’Hermann est sans pitié, j’allais dire « sans pardon », en référence au titre de l’un des derniers albums parus, sur scénario d’Yves. Celui-là bat tous les records : les personnages sont plus ignobles les uns que les autres, ils sont carrément «dégueulasses» !

Aucune lueur d’espoir, le « bipède » est abject, comme dit Hermann en parlant de l’être humain… Par nature ? Par la force du destin ? Autrement ? Peu importe : c’est le résultat qui compte…

Dans son dessin, ce qui a le plus évolué, c’est ce que j’appellerais : «  le coup de crayon utile » : l’efficacité du trait devenant de plus en plus forte, de plus en plus précise, parfois meurtrière dans sa puissance expressive: que l’on compare « Sans pardon » à un album de Bernard Prince( le général Satan par exemple) et l’on comprendra immédiatement ce que cela veut dire…


Aujourd’hui reconnu, apprécié, décoré et triomphant à Angoulême l’artiste (mot qu’il déteste le concernant, préférant celui d’artisan) n’a rien à prouver à personne…Il continue son chemin sans dévier de la route qui est la sienne…Peut-être que la chanson qui le caractérise le mieux serait « les Trompettes de la renommée » de Brassens. Je sais mon vieux copain, je sais que tu aimes beaucoup Brassens et il me semble que ce rapprochement n’est pas le plus mauvais…

Permets-moi de te dire que ta probité, ta conscience professionnelle, ta compréhension du monde, ont marqué le jeune amateur de BD que j’étais quand je vins sonner à ta porte pour la première fois, voici près de cinquante ans… Un peu ridicule avec mon parapluie style anglais, mon manteau ocre et mon air pincé, tu t’en souviens je crois ?

Le plus étonnant c’est que le dialogue dure depuis cette première rencontre ! Cinquante ans de discussions marquent les protagonistes et chacun prend un peu de l’autre… Malgré les caprices du destin, nous sommes restés amis…

Je connais ton inquiétude sur l’évolution du monde, ton angoisse créative, ta solidarité indéfectible avec la vie… Alors je te remercie d’avoir l’honneur d’être ton ami et te félicite pour ton « élévation » au panthéon des dessinateurs !

Fraternellement

Jacques Tcharny


WUKALI 31/01/2016
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com
Illustration de l’entête: La frontière de l’enfer. © éditions Le Lombard


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