Michelangelo’s tremendous masterpiece in marble


Henry Duplessis montait difficilement l’escalier depuis la via dei Annibaldi en direction de Saint-Pierre aux liens. Il faut dire que la pente est raide, que les marches sont anciennes et usées par les pas des visiteurs qui s’y sont succédés depuis des siècles. Notre héros arriva, essoufflé, au sommet de son ascension vertigineuse. Il se disait, à l’instar des Italiens dans les mêmes circonstances :« é dura la cultura ».

La place devant l’église ayant été vidée de tous les marchands du temple qui s’y agglutinaient, c’était un espace large qui s’ouvrait devant lui.

En entrant dans ce qui est un lieu de culte ordinaire, banal et sans intérêt, vous serez surpris par son dépouillement et l’isolement du tombeau de ce pape-guerrier qu’était Jules II. Vous vous demanderez : «  comment est-il possible que ce panneau mural sculpté ait abouti là ? ». Vous verserez votre obole, non pas à Dieu mais à l’éclairage. Les voies du seigneur sont impénétrables, c’est bien connu. Ce sera d’ailleurs pour un temps limité : à peine une minute. En Italie comme partout, la règle du jeu c’est que le touriste dépense le maximum.

Quiconque vient à Rome veut voir la célébrissime statue de Moïse créé par Michel-Ange. En vérité, vous auriez du voir le premier tombeau de Jules II prévu par l’artiste : un cénotaphe avec 42 sculptures. Le mausolée du roi Mausole à Halicarnasse, une des merveilles du monde antique, aurait été relégué au rang d’accessoire ornemental. Mais, de réduction en réduction, c’est un pâle reflet de l’idée initiale qui nous apparaît aujourd’hui. Une façade mollement animée de sculptures de troisième ordre excepté un chef d’œuvre entièrement autographe, le Moïse.|center>

Michel-Ange parlait de cette commande comme ayant été sa tragédie. Il faut reconnaître qu’elle ne fut achevée que quarante ans après le premier contrat, en 1545.
D’innombrables histoires se racontent à son sujet. La plus célèbre et la plus tenace c’est celle qui prétend que le créateur, une fois son œuvre finie, l’aurait regardée puis aurait saisi un maillet -un marteau de bois- et l’aurait frappée sur un genou en s’écriant « et maintenant, parle ! », si ce récit est improbable, il n’en souligne pas moins la force, l’énergie, la puissance qui se dégage de ce prophète de marbre.

La vision du Moïse provoque un choc. Le travail du matériau est un exploit technique dû à un génie du ciseau. Michel-Ange le fait vibrer comme Paganini les cordes de son violon. Ses outils deviennent ses archets comme le montrent les drapés du vêtement, les plis de la barbe ou les veines apparentes sur les mains de ce vieillard. La puissance qui s’en dégage est inconnue dans la sculpture de l’époque. Sa présence physique semble dévorer l’espace l’environnant, l’absorber. Le regard qu’il jette sur sa gauche est toute énergie, presque violent. Les mains qui triturent la barbe tombante sont d’une vie intense. Ce n’est pas une statue que nous voyons mais un instantané de la colère du Prophète face à son Peuple qui oublie ses devoirs comme le rappellent les Tables de la loi. Au sens étymologique du terme, c’est une sculpture extraordinaire

L’œil est frappé par l’aspect lustré de la surface de la matière. Le mot marbre est d’origine grecque, signifiant brillant, c’est-à-dire que la lumière y pénètre jusqu’à deux ou trois centimètres de profondeur avant de se réfracter sur les cristaux de calcite. C’est une roche calcaire cristallisée à très forte densité, un carbonate de calcium. L’élément constitutif du marbre s’appelle un cristal, c’est lui qui provoque cette attirance irrésistible que l’œil humain ressent.

Une rambarde nous sépare de ce panneau mural sculpté platement. Seul le Moïse se remarque. Henry s’installa le long de la balustrade et observa longtemps le Prophète du Peuple.

Il se faisait la réflexion que le génie ne s’explique pas. La différence qualitative entre les plus belles statues de marbre de l’artiste et les autres est telle qu’un monde, qu’un univers les sépare. Il comprenait que Michel-Ange était un géant parmi les nains. Un homme de métier aussi, qui pratiquait la taille directe : face au bloc de marbre, il n’avait pas besoin de passer par des modèles intermédiaires en terre ou en plâtre, il l’attaquait tout de suite, frappant sur toutes les faces et sous tous les angles de manière concomitante, puis les raccordant entre eux. Il connaissait donc à l’avance le résultat qu’il voulait obtenir, l’acte créateur se réalisant par enlèvement de matière. La sculpture préexistait dans le bloc et il n’avait plus qu’à la faire apparaître, agissant tel un révélateur pour photographie, sauf que c’était le génie du Florentin qui sous-tendait l’acte créateur par son souffle épique et mystique.


Henry admira longuement ce colosse de l’esprit, en marbre. Il rêvait. D’autres gens vinrent s’ébahir devant la création inspirée. Un jeune couple parlant espagnol s’accouda à la rambarde. Ils discutèrent en voyant le prophète. Notre antihéros désirant approfondir sa pratique de la langue de Cervantès commença à leur parler dans leur idiome. Très vite, du fait de son épouvantable accent, la fille s’adressa à lui dans un excellent français. Il en fut surpris et un peu vexé mais n’en laissa rien voir. Il en vint à leur expliquer la carrière et ce que nous savons de la vie de l’artiste. Les jeunes gens furent stupéfaits d’apprendre l’homosexualité du sculpteur. Alors que le monde entier le sait depuis l’époque du statuaire. Au bout de quelques minutes, visiblement désorientés, les Espagnols partirent. Henry en fit bientôt de même.

Lui, l’homme très cultivé, était étonné, choqué, par leur ignorance alors qu’ils étaient ouverts et sympathiques. Comme quoi il est tabou de parler de ce sujet dans certains milieux, que ce soit en Espagne ou ailleurs.

Enfin, le temps fera son œuvre et nos sociétés devenues multiculturelles et multiraciales, pourront aborder les questions qui fâchent encore. C’était cela l’important. Rien ne peut empêcher la marche du temps, que cela plaise ou non.|center>

Il rentra doucement chez lui. Il faisait très beau. L’éclat du soleil le renvoyait aux reflets de la lumière sur les cristaux de marbre, comme une sorte de miroir aux alouettes. Errant plus que marchant le long des rues, son esprit fixé sur les travaux de Michel-Ange sculpteur, il avait l’impression, la sensation plus exactement, que la pierre ocre constitutive des bâtiments romains se rapprochait d’une autre roche, le marbre carrarais, et qu’un cristal existait à l’intérieur. Ce phénomène rétinien ne dura pas mais l’expérience impliquait des conclusions : son mental était resté accroché au Moïse très longtemps, preuve que celui-ci était un chef d’œuvre. Au fait, qu’est-ce qu’un chef d’œuvre ? Une création qui apparaît exceptionnelle dans son temps et qui le restera pour les générations à venir.

Arrivant chez lui à la fin de ses réflexions, il s’assit sur le canapé du salon se demandant s’il ne retournerait pas à Florence un de ces jours pour revoir le David de marbre et les autres sculptures de Michel-Ange conservées là-bas.

Son esprit cartésien de bourgeois ouvert et cultivé était dépassé par la « Terribilita » de l’artiste. Ce qui ne l’empêchait pas d’admirer les travaux de ce génie universel. Paradoxe lié à l’humain, faculté de généralisation individuelle, ces deux aspects étaient exacts. Il ne vieillissait pas trop vite, tout était bien.

Jacques Tcharny


À suivre. .. Prochain épisode Samedi 6 février 2016, Soir d’été à la Villa d’Este


Récapitulatif des chapitres précédents:

Le Piéton de Rome

Premier chapitre : Au nom de Bacchus (1)
Deuxième chapitre: Au nom de Bacchus (2)
Troisième chapitre: Petit hommage au grand Vélaquez
Quatrième chapitre: A l’assaut de l’Ambassade-
Cinquième chapitre Le Palais Colonna
Sixième chapitre La Leçon du musée d’art moderne
Septième chapitre Une arcane au Vatican
Huitième Chapitre Face à face avec Léonard
Neuvième chapitre Les rivaux de Rome
Dixième chapitre. Une semaine caravagesque


WUKALI 30/01/2016
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