In the vicinity of a bad boy and altogether an inspired and genial painter


Nous avons parlé du Vatican, des palais, de la vie romaine, du pape, mais nous n’avons rien dit sur les églises de la ville. Elles sont innombrables. Le Français les classait suivant la qualité des œuvres d’art qu’on y trouvait, en général des peintures, quelquefois des sculptures, rarement l’architecture primait comme à Saint-Charles aux quatre fontaines dont nous avons discuté au chapitre précédent.

Notre héros s’était aperçu de la richesse de certaines d’entre elles et de la présence assez régulière de tableaux du Caravage dans les plus célèbres. Ainsi Saint-Louis des Français était bien lotie. Tout le quartier est fréquenté par des émigrés de chez nous. On y trouve d’ailleurs la librairie française. A l’intérieur de l’église, la chapelle Contarelli contient troIs peintures de l’artiste, deux sont des chefs d’œuvre : La vocation de Saint Matthieu à gauche et Le martyr de Saint Matthieu à droite. Ces toiles marquent un tournant dans la manière du peintre par la mise en scène réaliste de l’histoire biblique, soulignée par l’utilisation des sources lumineuses détachant les éléments principaux de la composition et chargeant la scène d’une tension dramatique supplémentaire en la plongeant dans le clair-obscur. Le geste du Christ appelant le futur saint à ses côtés est d’une dramaturgie relevée. Comme le geste de recul de celui qui n’est qu’un tricheur de cartes et un pilier de tripot. La vision du martyr est plus conventionnelle mais marquée d’une forte intensité dramatique. Les tableaux sont de grandes dimensions, de belle qualité plastique, leur état de conservation remarquable.
Une émotion profonde saisit le spectateur en regardant ces toiles. Le Caravage était un mauvais garçon, un assassin, un bandit mais aussi un génie au destin tourmenté. Son histoire intéressait Henry, jusqu’à sa mort ridicule sur une plage d’Italie du sud. Cet aspect clownesque de son existence touchait le français. Des peintures du Caravage existaient partout dans Rome : palais Doria, palais Barberini, palais Spada…Eglises Saint-Louis, Sainte Marie du peuple…Musée Borghèse, Vatican…
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Notre ami aimait sa manière de peindre: il avait élevé l’art de représenter une nature morte à l’équivalent de la peinture religieuse considérée alors comme la plus noble. Il alliait perfection technique et grandeur morale dans ses tableaux en opposition complète avec ce que fut sa vie de fuyard poursuivi pour meurtres. Henry était fasciné par cette dichotomie qu’il n’arrivait pas à appréhender véritablement. Deux natures pareilles dans un même individu prouvaient que le manichéisme n’était que faribole, fichaise et conte faramineux. Tout était donc gris, avec plus ou moins de nuances.

Revenant aux toiles de Saint-Louis, la qualité intrinsèque du rendu de la lumière le laissait incrédule. Il en ressentait la force étrange et l’attirance bizarre. L’artiste était un ange noir, c’est certain.

Un jour il décida de consacrer une semaine au peintre en ne regardant que ses œuvres dans Rome. La Mise au tombeau conservée à la pinacothèque vaticane est d’une puissance dramatique intense avec le corps blafard du Christ opposé à la pénombre qui estompe les autres personnages : le regard de Nicodème portant le corps nous invite à rentrer dans le tableau. La composition est sculpturale au regard de la musculature de Jésus et des inattendues vieilles jambes du porteur.

Au palais Doria, la Madeleine pénitente , marquée de sombre au point d’annoncer le « Ténébrisme espagnol » d’un Murillo ou d’un Zurbaran, reste assez proche du Titien dans sa composition : elle est écrasée par le poids des fautes commises. Elle est très belle avec sa superbe chevelure.

Le Repos pendant la fuite en Égypte   semble d’inspiration musicale, tout l’espace de la toile est occupé par la peinture, véritable piège à vide, où les personnages jouent sur un air de musique céleste. Le peintre oblige le spectateur à se recentrer sur le sujet l’empêchant de laisser son inconscient s’exprimer. L’effet est surprenant. Les couleurs deviennent des coloris c’est-à-dire qu’elles sont à leur maximum d’intensité et d’expressivité. Cette création est à l’opposé de son style habituel où la tendance sculpturale de sa peinture est dominante. Cet essai sera sans lendemain.|center>

Le bouleversant chef d’œuvre qu’est   La Madone des pèlerins  où la beauté sculpturale de la Vierge s’anime de tendresse humaine marque un contraste saisissant avec la pauvreté des deux paysans en prière, dont la plante des pieds rugueuse et sale devient le centre psychologique du tableau. C’est tellement vrai que les commanditaires, rebutés par ce détail, faillirent refuser l’œuvre. Nous le savons par des écrits.

La Judith   du palais Barberini est une scène de théâtre où la Sarah Bernhardt locale tend à exagérer son jeu : Holopherne crie et hurle trop, l’héroïne lui découpant la tête comme elle le ferait avec un morceau de viande. Sa servante âgée s’apprêtant, avec une volonté excessive, à glisser la tête du général dans un sac. Nous n’y croyons pas une seconde mais sa qualité technique est incontestable. C’est bien ce qui passionnait Henry, la virtuosité de l’artiste et sa capacité à utiliser la lumière.|center>

A Sainte-Marie du peuple, deux merveilleuses toiles se font face, la Crucifixion de Saint Pierre et la Conversion de Saint Paul . C’était surtout la seconde qui attirait le Français, le cheval était magnifique par sa présence physique, par son allure, par son encolure, par sa crinière et par son œil si expressif. Le tout en utilisant des couleurs dramatiques, paroxystiques dans leur intensité.

Le Saint Jean Baptiste

du palais Corsini déçoit un peu lorsque l’on a vu d’autres peintures de Caravage, il faudrait l’observer en premier.|center>

La  Madone des palefreniers    de la collection Borghèse est une toile d’une grande qualité d’exécution mais qui choqua à l’époque par le caractère trivial de la représentation du Christ et de la Vierge. Un je-ne-sais-quoi de disgracieux dans l’attitude gênait Henry qui n’arrivait pas à l’apprécier malgré qu’il sache avoir affaire à un chef d’œuvre. Le peintre, un génie à l’âme noire, embêtait un peu notre ami qui lui reconnaissait ses qualités : une vision puissante dans une âme torturée et un pinceau sans faille. Le Français repensait à un commentaire de Delacroix à propos de Rubens, écrite dans les carnets : « on peut tout lui reprocher y compris ses femmes trop lourdes mais il a su être lui-même, il a su s’assumer en tant que peintre avec ses qualités immenses et ses petits défauts ». Cette idée pouvait s’appliquer au Caravage qui voyait dans la représentation d’une nature morte comme dans celle d’une plante des pieds quelque chose d’aussi valable, important et spectaculaire qu’une scène biblique. C’était une remise en cause des idées admises et elle se fit sentir jusque chez Rembrandt et l’école hollandaise

Il faut donc bien admettre que la vision caravagesque était une parfaite nouveauté à l’époque. Henry respectait le Caravage, l’admirait sans approuver sa vie et le trouvait révolutionnaire. Ce qu’il était fondamentalement. Notre ami ne regrettait pas sa semaine consacré au peintre : elle avait nourri sa réflexion.

Jacques Tcharny


À suivre. .. Prochain épisode Samedi 30 janvier 2016, Une visite à Moïse


Récapitulatif des chapitres précédents:

Le Piéton de Rome

Premier chapitre : Au nom de Bacchus (1)
Deuxième chapitre: Au nom de Bacchus (2)
Troisième chapitre: Petit hommage au grand Vélaquez
Quatrième chapitre: A l’assaut de l’Ambassade-
Cinquième chapitre Le Palais Colonna
Sixième chapitre La Leçon du musée d’art moderne
Septième chapitre Une arcane au Vatican
Huitième Chapitre Face à face avec Léonard
Neuvième chapitre Les rivaux de Rome


WUKALI 23/01/2016
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