An emotional Chinese movie 山河故人 « Mountains may depart », selected at the last Cannes Festival 2015: the difficult relationship between a mother ad her son

Sélectionné au Festival de Cannes 2015, ce beau film de Jia Zhag-ke 贾樟柯 vient de sortir en salle.

Diana Damrau, une soprano colorature célébrissime d’origine allemande, écrit dans le fascicule qui accompagne son disque [[Il s’agit de Forever publié chez Erato en 2013]]: « Chaque vie a sa propre bande son. Il y a des mélodies qui nous accompagnent et qui nous rappelle des situations bien précises ». « Certaines d’entre elles, poursuit-elle, sont individuelle, nous appartiennent en propre, révèlent des moments personnels ou en lien avec notre partenaire. D’autres ont trait à la mémoire collective ».

Le film de Jia Zhag-ke n’est pas, à proprement parlé, un film musical.Toutefois, la musique y joue un rôle important à un autre niveau que celui d’une illustration sonore particulièrement réussie.

D’abord dans la dimension collective. Des jeunes gens, amis de surcroît, qui sont en fait les trois protagonistes du film : Tao l’héroïne, Liangzi un humble mineur et Jinsheng heureux propriétaire d’une station-service se retrouvent autour de la mélodie d’une chanson à la mode. Celle-ci exprime à la fois leur vitalité – ils dansent – mais dévoile dans le même mouvement leur volonté de s’émanciper voire de s’affranchir de la tradition. En effet, cette musique est étrangère à leur culture et représente également l’idéal d’une vie qu’il fantasment heureuse et sans entraves et qui se situe « au delà des montagnes ».

Puis la musique et la mélodie acquièrent une dimension individuelle et personnelle beaucoup plus subtile. Le trio s’est scindé et le jeune femme a épousé le plus entreprenant et le plus ambitieux de ses soupirants. Tao devenue mère d’un petit Daole – rebaptisé Dollar par un père en marche pour une irrésistible ascension sociale – tente de combler l’éloignement d’avec son fils parti vivre avec son père en Australie. Dollar vient, à l’occasion du décès de son grand père maternel, faire une rare visite à sa mère entre deux avions. Il a 8 ans. Celle-ci lui fait écouter en même temps qu’elle par le fil partagé d’un Ipod une chanson traditionnelle qu’elle aime et qu’elle chantait naguère lors des fêtes du Nouvel An chinois qui réunissait les jeunes gens et la communauté de la ville de Fenyang.


Le contraste est grand et le fossé profond entre d’un côté cette musique collective qui reprend un tube des Pet Shop Boys « Go west » où ces jeunes gens se trémoussent en copiant de jeunes gens occidentaux dont ils envient le style de vie et d’un autre côté, le chant et la musiques plus traditionnels diffusés lors des fêtes de Nouvel An. Ces musiques partagées collectivement ou reprises individuellement montrent le conflit et l’ambivalence entre un espoir commun d’une ère nouvelle copiée sur le modèle occidental et l’attachement aux coutumes ancestrales dont ils sont imprégnés puisqu’ils participent volontiers à ces festivités annuelles dont ils connaissent et reprennent les chansons.

Tao, restée sur place, s’occupera de la station service et retrouvera plus tard son ami mineur marié mais malade d’un cancer dont il se sait condamné.

Tout ceci ne serait rien d’autre qu’un trajet romanesque fort bien construit s’il n’y avait la musique, sa place dans le projet narratif du réalisateur et les curieux effets qu’elle va produire sur les personnages au premier rang duquel se trouve le fils : Dollar.

Un jour, Dollar, dans un cours où il ré-apprend le chinois sans comprendre manifestement qu’il y cherche ses racines. Il y entend une musique et une chanson traditionnelles. Il ne comprend absolument pas pourquoi elle le touche et s’étonne de la persistance insidieuse de cet air banal qui ne le renvoie à aucune image, aucun souvenir. Dollar a recouvert d’un épais manteau d’oubli sa jeunesse chinoise, sa mère qu’il n’a plus vu depuis ses huit ans, sa langue car il ne parle plus qu’anglais…… Et pourtant, subrepticement, cette musique vient, telle la vague contre la falaise, rallumer en lui un feu éteint mais qui n’est pas totalement consumé.

La musique – la musique et le chant traditionnel chinois – va l’aider – ou le contraindre ?- à replonger dans les premiers moments de sa vie, dans ses racines et dans les relations avec une mère oubliée qui, soudain réapparaît à l’insu du jeune homme par le biais de la voix anonyme d’une chanteuse inconnue de lui. Mais il va, en quelque sorte, adapter ce souhait de relation à l’âge qu’il a ! Et débuter une relation amoureuse et charnelle avec la femme qui lui donne des cours. Elle a l’âge… de sa mère!

Comment combler le manque de cette chaleur et de cette sécurité ? Comment se lover au creux de bras qu’on ne sent plus ? Comment retrouver cette voix qui apaise et berce ? Comment effacer tous ces jours perdus ? Comment combler la distance qui les sépare géographiquement mais surtout psychiquement ? Car ce qu’il recherche auprès de cette femme est plus de l’ordre de la tendresse et de l’émotion que du sexuel. Dollar est « dans un enlacement immobile, il est dans une volupté enfantine de l’endormissement : c’est le moment des histoires racontées, le moment de la voix, qui vient le fixer, le sidérer, c’est le retour à la mère. [[R.Barhes Fragments du discours amureux Parsi Le Seuil 1977 page 121 cité par M.F.Castarède Les Vocalises de la passion. Psychanalyse de l’opéra Parsi Armand Colin 2002]] ». Il y a incontestablement dans cette relation une dimension incestuelle que l’on perçoit dans la gêne et finalement la distance entre les deux amants. Et même s’il en éprouve la valeur et le plaisir, la copie n’atteint pas la force de l’original et la romance s’achevera aussi vite qu’elle a commencé!

Au début, Dollar lutte contre ce qu’il considère comme de la sensiblerie. Mais il sent confusément que cette musique le touche au plus profond de lui et qu’elle n’est pas simplement un pur moment esthétique. Ces traces mnésiques, sensorielles, émotionnelles redonnent vie aux sentiments, couleurs aux émotions qui animaient le petit enfant qu’il était et ravive la douleur de la séparation, de la perte des racines et de la vacuité d’une vie où les biens de consommations ne peuvent combler que temporairement le vide interne. Seule la voix primée sur le vinyl vient témoigner de ce lien qui, envers et contre tout, relie Dollar à ce qu’elle signifie et symbolise. La voix et, par voie de conséquence la musique sont alors la mémoire de ce temps passé et des racines.

Dollar n’est désabusé que parce qu’il est malheureux. Le luxe dans lequel il vit et dont son père le comble ne modifie en rien la froideur de leurs rapports. Au contraire, ils exacerbent la douleur de l’absence qui, oublié dans un coin de sa mémoire, fait alors un retour effractif et violent dans son quotidien au point de le rendre insupportable et de sembler le déterminer à partir à sa recherche.

Le film se termine sur une image à la fois magnifique et terrible ou Tao, la mère, dans un paysage enneigé et froid danse sur cette musique lancinante suggérant alors que la connexion est faite et que le fil de l’Ipod relie à nouveau l’oreille des protagonistes qui peuvent sortir de la glaciation dans laquelle ils se trouvent.

La musique – celle de la voix – est aux prémisses de la rencontre entre le bébé et son environnement premier maternel. La voix reste ainsi marquée, gravée de façon indélébile dans la mémoire de l’enfant que le poète traduit- mieux que moi – en mots :

« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime et qui m’aime
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend(…)

… Et pour sa voix, lointaine et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues. » [[Paul Verlaine Mon rêve familier extrait des Poèmes saturniens rapportés par MF.Castarède opus cité]]

La musique, le chant – et à fortiori l’opéra – ont ainsi le pouvoir de nous replonger dans les racines de notre être d’une manière d’autant plus percutante, brûlante et douloureuse que nous nous en sommes coupés ou que l’on nous en a eloignés. Comme Dollar qui, face à l’océan – ou la mer(e) ? – essaie de deviner les contours de cet autre pays….au delà des montagnes….inconnu….qui est finalement un peu lui.

Jean-Pierre Vidit [[Jean-Pierre Vidit est Président du Cercle Lyrique de Metz]]


Au delà des montagnes. 山河故人 2015, 126 min.
Réalisateur : Jia Zhang-ke
Drame, Romance
Avec : Zhao Tao, Sylvia Chang, Dong Zijian


WUKALI 23/01/21016
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