One of the most famous characters of French History. Psychological analysis through his different portraits (statues and paintings)

Y a-t-il un personnage plus controversé de l’Histoire de France que Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838) ?

Honni par les uns, adulé par les autres, il ne laisse indifférent aucun historien, aucun homme cultivé. Remarquons d’abord que le nombre de livres et d’études à lui consacrées est important, même en langues étrangères, dont en priorité l’anglais. C’est tellement vrai qu’après Napoléon Ier et Louis XIV, c’est Talleyrand qui monte sur la troisième marche du podium des biographies publiées en France !

Le regard des Français sur ce visionnaire hors-du-commun est très contrastée : apologie ou condamnation sans appel. Les Britanniques, à de bien rares exceptions, voient en lui un homme de paix, quelqu’un ayant toujours recherché l’équilibre des forces en Europe. Grâce au temps écoulé depuis le Congrès de Vienne (1814/1815), avec le recul qui permet à l’historien de mieux comprendre et juger l’œuvre d’un individu d’un calibre pareil, force est de constater , aujourd’hui, que « la perfide Albion  » est dans le vrai…

Le sujet traité ici n’est pas de donner un avis, une opinion sur les réalisations de notre homme, ni une approche biographique au demeurant, mais de tenter de saisir sa nature intrinsèque, sa vérité psychologique, en décryptant ses caractères physiques, tels qu’ils apparaissaient aux artistes de son temps.

En règle générale, mais pas exclusivement, les portraits sculptés le représentant sont plus naturels, ont moins cet aspect officiel un peu guindé qui caractérise nombre des peintures montrant le « Maître en diplomatie  ». Nous analyserons donc en premier les bustes, mais nous étudierons aussi quelques tableaux où sa physionomie révèle sa psychologie, de notre point de vue. Ce qui nous amènera à définir ce qu’est un portrait et pourquoi certains sont si merveilleux alors que d’autres ne valent pas grand chose…

-Chronologiquement, le buste le plus ancien parvenu jusqu’à nous, est celui conservé au musée Rolin d’Autun, ce qui n’a rien d’étonnant puisque notre personnage en fut l’évêque. Il date des années 1780 : pour s’en convaincre, il suffit de regarder le bas de la sculpture reposant sur le piétement, caractéristique du travail de sculpture de la période (forme, déplacement vers l’arrière du centre de gravité, coiffure…) Aussi surprenant que cela paraisse nous avons les documents prouvant qu’il s’agit bien de l’évêque de la ville, qui disait si mal la messe…Son attribution à Martin est hypothétique : le modèle n’a aucune vie, aucune individualité, aucune force. Sa vacuité expressive atteint des sommets, le visage exprime les sentiments d’un bovin avec ses joues flasques et immobiles, à l’instar des yeux et de la bouche. Cette dernière parait momifiée, le traitement du matériau est lourd, empâté. Son seul véritable intérêt est de représenter notre personnage au temps de « la douceur de vivre ». C’est un témoignage historique, pas vraiment une « œuvre de sculpture ». |left>

Ce travail de praticien ou de sculpteur local nous démontre déjà une évidence : un manque de métier aboutissant à une incapacité à rendre correctement les traits du modèle. L’interprétation psychologique n’est donc pas envisageable avec ce buste.

-Observons maintenant le magnifique buste en plâtre de Talleyrand par Bosio, sculpteur national de Monaco, où il est né et où sont conservées nombre de ses œuvres (musée de la Principauté). C’est un portrait officiel commandé par Charles-Maurice. La localisation actuelle du marbre est inconnue. |left>

Portrait d’apparat présenté au salon de 1810, avec un succès certain comme le prouve les commentaires des critiques. C’est la vision d’un homme de pouvoir, ordonnée par le modèle. Il est très réaliste sans tomber dans un descriptif lourd. Le collier aux aigles tenant la décoration, les plis du vêtement, l’extraordinaire foulard dentelé devenu jabot, la légère rotation de la tête sur sa gauche, donnent de l’amplitude au buste. Les yeux aux pupilles levées, peu marquées, le nez droit, la chevelure revenant sur le col de la chemise, le menton plutôt rond, les narines visibles et la bouche à peine entrouverte, tout cela confère une vraie présence à notre personnage. C’est une œuvre raffinée ayant beaucoup de classe, malgré le manque de chaleur humaine qui se dégage du visage, dénotant le fameux « ennui » dont parlaient tant les contemporains.

Le sculpteur, qui a du métier, nous rend parfaitement l’aspect «photographique», factuel de Talleyrand, homme appartenant à l’élite de son temps : la classe dirigeante. En revanche, l’interprétation psychologique est limitée : autorité, confiance en soi, contrôle de lui-même se lisent sur ce visage de cire mais la vérité de l’individu Charles-Maurice n’apparaît pas. Le talent de Bosio ne dépasse donc pas le déchiffrement des sentiments extérieurs.

-Buste de notre diplomate, conservé au musée Talleyrand du château du Marais, au Val Saint-Germain dans l’Essonne. Le lien avec Charles-Maurice ? La richissime Anna Gould épousa, en seconde noce, Hélie de Talleyrand, descendant d’Archambault, frère de Charles-Maurice.|left>

Ce portrait sculpté impressionne par la puissance qui s’en dégage : notre homme ne doute vraiment pas de lui-même ! Son regard fier exprime une force morale dépassant de loin celle des autres portraits sculptés connus. Le vêtement d’apparat et la décoration portée indiquent une fonction officielle.

En cet extraordinaire visage, engoncé dans une veste paraissant à la limite de l’étroitesse, se lit aisément, preuve du talent de l’artiste créateur, le caractère comme le tempérament du modèle : intelligence, autosatisfaction, conscience de sa valeur, certitude d’être indispensable, vision de l’avenir…Le plus frappant, et l’angle créé pour réussir la photographie le montre bien, c’est l’aspect « visionnaire » de cette œuvre. Que l’on observe le visage : les yeux perdus dans un lointain personnel rendent bien les hauteurs de vue du modèle, la classe aristocratique à laquelle il appartient aussi. Le menton marqué par la fossette, la forme parfaite du nez, les lèvres minces, une ampleur physique évidente indiquent la volonté, les capacités intellectuelles du « Diable boiteux »…

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Ajoutons que cet aspect « visionnaire » apparaît, quasiment à l’identique, sur le célèbre portrait sculpté de Delacroix par Dalou (1864). La ressemblance psychologique entre les deux bustes, qu’environ cinquante années séparent, trouble mais elle s’explique aisément si l’on admet, une fois pour toutes, que le peintre est le fils naturel de l’inventeur de la diplomatie moderne qu’était Talleyrand. Il s’agit donc d’une œuvre d’un sculpteur de talent, voire d’un zeste de génie, par son côté visionnaire.

-Petite sculpture en plâtre vendue chez Christie’s à Paris en 2006, non localisée actuellement. La photo nous la montre reposant sur une commode : voir la bordure dorée sous la statuette, apparemment anonyme.|left>

C’est une représentation inattendue de Talleyrand : c’est un vieux patriarche assis dans une bergère, un « pater familias », sorte de philosophe assis, à l’expressivité réduite, incarnant les valeurs bourgeoises traditionnelles, pas celles de l’aristocratie. L’origine de ce type de « portrait assis sculpté » remonte loin dans le dix-huitième siècle. Le plus génial étant le Voltaire assis de Houdon(1778) (Comédie Française). Celui-ci, si le statuaire a réellement vu son modèle vivant (ce qui est loin d’être évident), remonte aux années 1830. Dans le cas contraire, on le datera autour de 1850/60.

La sculpture est de faible qualité mais peu connue. Il ne s’agit pas d’une pièce unique, une petite série a existé. Le personnage assis en philosophe est relativement courant sous Louis-Philippe.

-Portrait-Charge de Jean-Pierre Dantan, passé à la postérité sous le nom de Dantan Jeune (1800-1869). Le statuaire réalisa ce portrait de Charles-Maurice à Londres en 1833, où Talleyrand était ambassadeur. Il était venu dans la capitale anglaise dans cet unique but. D’ailleurs le sculpteur était essentiellement connu pour ses portraits-charges. Sa galerie personnelle est conservée au musée Carnavalet (musée historique de la ville de Paris). |left>

Quand le diplomate le vit, il eut une moue dubitative  et prononça ces mots célèbres : « c’est trop comme portrait et trop peu comme charge  ». Pourtant, cette représentation terrible est un chef d’œuvre où l’étude psychologique n’est pas absente : la physionomie de Talleyrand ( fixité des traits du modèle, pâleur) pourrait bien avoir pour cause la maladie génétique à l’origine de ses pieds déformés. Le corps boursouflé, la tête à la limite de la monstruosité, sont des éléments qui pourraient répugner le collectionneur mais non : c’est la sculpture la plus recherchée, donc la plus chère, des amateurs de Dantan.

Regardons deux représentations peintes de Charles-Maurice :

– Celle du Sacre de Napoléon Ier par David (en réalité le sacre de Joséphine par son mari) : on aperçoit Talleyrand en bas à droite, au pied de l’estrade où est perché le beau-fils de l’Empereur, Eugène de Beauharnais, juste au-dessus de lui. Le sourire de Charles-Maurice tranche avec l’immobilité des autres visages. Visiblement, il ne croit que moyennement à l’élévation de Bonaparte, il doute…|left>

Analyse de l’événement avec ses répercussions internationales probables ? Certitude déjà ancrée que l’Empire ne durera pas bien longtemps ? Perspicacité précoce ? En tout cas, la vision de l’avenir proposée lui paraît hypothétique…

Que doit-on admirer le plus : le génie prévisionnel de Talleyrand ou le génie du peintre qui a saisi l’interrogation perceptible du diplomate ? Peut-être les deux…

Ajoutons que Talleyrand est le plus grand, en taille, des personnages représentés par David dans ce tableau. Hasard ou volonté délibérée ? Nul ne le sait…

Nous nous trouvons face à une création d’un génie universel de la peinture : David, qui nous montre ici que, dans toute œuvre réussie d’un Maître, peintre ou sculpteur, existe un centre psychologique, indépendant du centre géométrique que tout un chacun peut voir. Ici, c’est la couronne que soulève l’Empereur. Elle définit le sujet du tableau. Logiquement, tous les regards se tournent vers elle. Notre temps comprend mal le néoclassicisme inventé par David mais personne ne peut nier son génie, rendu ici par cette interrogation sur le visage de celui qui n’est pas encore :«  le Diable boiteux ».


Portrait découvert et reproduit par Emmanuel de Waresquiel en recto de couverture de sa biographie« Talleyrand ou le Prince immobile». Il date du temps où Talleyrand était ambassadeur à Londres(1830-1834), pour le compte du roi Louis-Philippe. Le visage de notre homme dégage une volonté, une énergie, une puissance qui en dit long sur sur qui il était VRAIMENT.. .Nous sommes loin du Talleyrand de salon, traînant son ennui entre deux bons mots ! Là, il s’agit de l’authentique Talleyrand qui tirait les fils de nombreuses intrigues… De l’individu aux multiples « combines financières »… De l’homme dont la vision de l’Europe était si percutante, si en avance sur son époque… De celui qui avait été exilé en Amérique(1794/96), pays qui le marqua à jamais bien qu’il n’y revint pas. C’est le Talleyrand politique, et non politicien, celui dont l’appréhension de l’avenir ne se trompait jamais, un être aux capacités multiples que son époque ne comprit pas complètement parce qu’il avait toujours un coup d’avance…Pour employer un « doux euphémisme », bien qu’âgé de près de 80 ans, il n’était pas gâteux !
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Naturellement, cette vision de Charles-Maurice ne peut être que celle d’un artiste de grand talent, voire d’un génie : on voit tellement la vérité du modèle…

Que conclure de cette galerie de portraits, sculptés ou peints, de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord  ? Qu’il apparaît différent à chacun des artistes qui l’ont représenté suivant leur tempérament ? Certes, oui. Allons un peu plus loin et posons-nous la question de savoir ce qu’est un portrait ?

Un portrait est la représentation d’un modèle. Un artiste qui a du métier nous en rendra un aspect factuel parfait mais nous ne saurons rien de son tempérament, de sa personnalité. Sera capable de nous faire entrer dans la VERITE psychologique du sujet, un artiste de talent qui nous rendra compréhensible le caractère du modèle. Quant à l’artiste de génie, il nous entraînera sur des chemins bien moins fréquentés : il sera apte à nous faire appréhender le destin du modèle…

Jacques Tcharny


WUKALI 16/01/2016
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