Modern Italian art, a rediscovery


Dans les brumes d’un soleil de fin d’hiver, Blanche et Henry se promenaient dans les jardins de la Villa Borghèse. Ils allaient en direction du Musée national d’art moderne, un endroit sous-estimé et inattendu de la cité. Pourtant, vous y trouverez de massives collections d’art italien mais pas uniquement. En France, l’art moderne commence autour de 1900. Ici, c’est différent : il porte sur les 19ème et 20ème siècles. Ce que les Italiens appellent ottocento et novecento. Toutes les écoles s’y retrouvent sous leur formule internationale. Ils existent quelques particularismes locaux : les Macchiaioli qui équivalent à nos Impressionnistes et les Futuristes qui tiennent la place de nos Cubistes. |left>

Plus tard, une sorte d’école de Rome répond à l’École de Paris. Ensuite, tous les mouvements artistiques occidentaux y sont les mêmes. Il faut prendre son temps pour tout apprécier, le mieux serait d’y revenir trois ou quatre fois si vous le pouvez mais les touristes qui ont la curiosité d’y venir restent au maximum une semaine sur place et il y a tant à découvrir… Un petit restaurant existe dans l’enceinte du musée, on n’y entend parler que l’italien…Lentement mais sûrement le couple en gagna l’entrée, en montant depuis la Piazza del Popolo qui ressemble, de ce point précis, à une cour des miracles :une foule bigarrée d’Indiens, d’Africains, d’Arabes, de Latino-américains s’y presse. Tous essayent de vivre en faisant des petits métiers, en vendant des objets de bric et de broc. Personne n’est agressif. D’ailleurs ces gens sont souvent en situation irrégulière et ne tiennent pas à se faire remarquer. La vie est idyllique à Rome quand on a de l’argent. Sinon, c’est une autre chanson, comme partout.|center>

Nos amis arrivèrent au musée et gagnèrent les collections permanentes. Notre héros avait un goût affirmé pour certains artistes de ce pays, tel Boldini ou Segantini, dont il aimait le maniérisme un peu décadent mais visuellement très expressif. Ces peintres correspondaient à son tempérament. Il était aussi intéressé par les sculpteurs pompiers des années 1900. Le travail du marbre avait acquis un brio exceptionnel même si les sujets prêtaient parfois à rire : l’effort représenté par une femme sur une draisienne en mouvement, le tout posé sur un homme souffrant…La terre par une boule terrestre portant un homme…

Bien sûr un autre genre de sculpture faisait partie des collections muséales : Minerbi, Rosso, Wildt… ce qui est la donnée centrale de ce musée, comme de tous les grands musées, c’est que nombre de tableaux sont des compositions monumentales de grande taille, des « grands formats » comme le disent les conservateurs dans leur jargon particulier. Certaines de ces compositions sont carrément délirantes avec des centaines de personnages. Il s’agit de sujets mythologiques ou pseudo-historiques du style « Attila envahissant l’Italie » ou « Le songe de Garibaldi ». Le spectateur reste ébahi devant cette grandiloquence italienne mais les conquêtes de la peinture transalpine sont là : lumière, forme, dessin, dégradés, contours…Tout est présent. Ce qui manque à ce style c’est le souffle moral, la grandeur épique. Dès les années 1900, les recherches des novateurs vont s’orienter dans les mêmes directions que celles de ceux d’entre eux qui travaillaient ailleurs, en France notamment.

Le parcours était difficile à réaliser d’une traite, car souvent l’une ou l’autre aile, ou partie de collection, était fermée par manque de gardiens. Ici comme au Louvre, payer des surveillants coûtait trop cher. Il valait mieux fermer des salles. De toute manière, la plupart des touristes ne s’en rendent pas compte, alors… Nos amis s’aventurèrent vers le début du 19ème siècle. S’aventurer est le terme exact car il s’agit de découvertes pour un néophyte en matière de peinture italienne de l’époque.|center>

Vous remarquerez que tout individu cultivé connaît la Renaissance italienne et le Baroque romain. Après cette dernière période il pourra vous citer le nom de Canova puis, plus rien. Comme si les deux derniers siècles n’avaient rien produit. Ce qui est faux, naturellement. La richesse de ces temps modernes est, pour le moins, méconnue. Raison de plus pour tenter l’aventure de cette découverte. Des grands formats couvrent les murs de cette aile du musée : allégories, mythologie peintes, scènes d’histoire romancée, métaphores, tout le vocabulaire artistique de la nation y passe… En réalité, ce qui compte se résume à une seule idée : celle de L’Unité italienne. C’est la seule « œuvre » illustrée par les artistes transalpins du temps. Tous au service de ce but, de cette idéologie, de cette volonté nationale.

D’ailleurs dès que l’Italie sera unifiée, la puissance volontariste des peintres tendra à n’être plus qu’une glorification de l’idée réalisée. Il faut reconnaître, au crédit de tous ces gens, que cette idée était utopique dans la première moitié du 19ème siècle. Courir après une chimère et la voir devenir réelle ne pouvaient que paralyser les créateurs. Jusqu’au renouvellement, au creuset de l’art moderne où les italiens tiendront toute leur place : Modigliani, Chirico, De Pisis

Face à cet art démonstratif, notre couple se sentit dépassé, écrasé. Ensuite ils commencèrent à en apprécier la qualité technique : un dessin impeccable mis en valeur par des couleurs équilibrées. Un ordre évident leur apparut. Une stricte discipline d’artistes connaissant leur métier perçant sous l’apparent désordre des éléments et l’emphase des peintres. Dans ce type de situation, l’œil finit par comprendre, avant l’esprit, le sens des recherches picturales italiennes.

Ils admirèrent plus facilement l’art nouveau local. Intéressé par la sculpture, Henry ne pouvait manquer de revoir les œuvres originales de Medardo Rosso. Toutes ces cires sur plâtre étaient étonnantes de sensibilité et de tendresse. Tous les modèles créés par l’artiste avaient été inspirés par la vision de personnages réels dans les rues de Paris ou de Milan. Cela se voyait dans la finesse du modelé devenu une deuxième peau. Notre ami se sentait bien petit devant cette prédominance du mental soutenu par une technique impeccable. Il comprenait le sens des recherches de l’artiste, dont l’aspect novateur lui sautait aux yeux. Sans éprouver pour lui une véritable sympathie car la vie de Rosso ne le permettait pas : abandon de famille en particulier, il était respectueux de sa puissance intellectuelle et spirituelle. La douceur des passages de la cire pour donner l’expression des visages faisait vibrer l’âme d’Henry. Il en ressentait la beauté sublime et cachée. Le touriste paresseux ne pouvait que passer à côté d’un génie aussi délicat et sensible. Une sorte de tendresse contrariée par son tempérament classique saisissait notre héros face à l’artiste. Il en percevait le charme, l’attrait, le talent sans adhérer totalement à ses recherches. C’était un sentiment bizarre et complexe. Peut-être à l’image de l’homme qu’était Rosso…|center>

L’important après tout était le ressenti, le trouble, l’attirance du spectateur face à l’œuvre créée. Vu ainsi, l’artiste avait réussi à s’imposer. C’était la l’important. L’applaudimètre de l’histoire de l’art avait intégré le créateur à son juste niveau : un génie que chacun redécouvrait en face de ses œuvres.

C’était très différent pour Wildt  : son style déclamatoire affirmé débouchait sur un maniérisme pompeux presque pompier, qui aurait du sombrer dans le grandiloquent voir le grotesque. Or, miracle du génie, c’était le grandiose que ressentait Henry face au sculpteur. Dieu sait combien ses gros défauts étaient évidents : enflure démonstrative des sujets, travail du marbre excessif dans le rendu lustré du matériau, trop de fioritures ornementales et de travail littéraire. On n’en finirait pas de décliner la liste. Pourtant face aux œuvres, l’amateur et le connaisseur restaient sans réactions, devenant humbles… la critique n’existait plus : elle était impossible.|left>

Notre ami se faisait cette réflexion, probablement valable pour d’autres artistes, mais qu’il s’était faite pour la première fois devant ce sculpteur : la plénitude de la réussite de certains créateurs s’explique par l’accord prédestiné de leur nature avec la phase de civilisation à laquelle ils appartiennent.

Il admirait de toute son âme les vrais créateurs. Une satisfaction visuelle, physique, morale, s’emparait de lui face à l’un d’eux. C’était le signe tangible que l’œuvre qu’il regardait prouvait le génie de son auteur. C’est ainsi qu’il avait découvert Friedrich à Berlin et à Hambourg trente ans plus tôt. Une immense émotion le submergeait dans ces moments -là et il restait immobile, silencieux et ébloui.

La grande leçon d’une visite dans ce musée c’était l’élargissement de son champ de conscience. A chaque fois, l’intelligence en ressortait aiguisée, l’œil ravi et l’esprit comblé. Tous les musées ne donnent pas autant à l’amateur avisé. Le contentement du travailleur récompensé s’empara de lui et de Blanche. Celle-ci comprenait vite. Elle était devenue très au fait de l’art moderne. C’était une compagne avec qui partager ses émotions, plaisir majeur aux yeux de son partenaire de vie. Ils sortirent heureux et silencieux de cet endroit qui propose tant au touriste actif en quête de découverte…

Jacques Tcharny

À suivre. .. Prochaine épisode Samedi 2 janvier 2016, Une Arcane au Vatican !


WUKALI 26/12/2015
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com
Illustration de l entête: Amedeo Modigliani, «Nu allongé  » 1918-1919


Récapitulatif des chapitres précédents:

Le Piéton de Rome

Premier chapitre
Deuxième chapitre: Au nom de Bacchus
Troisième chapitre: Petit hommage au grand Vélaquez
Quatrième chapitre: A l’assaut de l’Ambassade
Cinquième chapitre Le Palais Colonna


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