Palazzio Farnese in Roma, the French embassy


Se promener au cœur de la Rome historique risque de vous faire user vite vos chaussures si vous n’avez pas été prévenu antérieurement à votre venue. Cette cité magique ne s’offre qu’à ceux qui sont à l’aise dans leurs déplacements. C’est le b, a, ba du touriste débarquant dans la Ville éternelle.

Vous imaginez bien qu’Henry Duplessis, cet homme méthodique et ordonné que nous commençons à connaître, s’était préoccupé de ce qui n’est pas un détail. Il avait opté pour de bonnes baskets. Ce matin-la, ses pas le conduisirent vers le Campo dei Fiori et le Palais Farnèse, siège de l’ambassade de France. C’est un bâtiment historique qu’il est très difficile de parcourir car peu de visites y sont autorisées : une moyenne de deux par semaine limitées à vingt personnes. Elles sont donc complètes des semaines à l’avance. La surveillance est sévère, il faut montrer patte blanche pour y entrer. Depuis plus de trois ans qu’il résidait à Rome, il n’avait eu l’opportunité d’y pénétrer qu’à deux reprises. Ce qui est bien insuffisant pour sentir l’atmosphère d’un lieu. Ceci nécessite qu’on s’y attarde, que l’on prenne son temps. Il avait même essayé de soudoyer des employés mais sans résultat. Des réceptions officielles, mondaines ou commerciales, se tenaient à l’intérieur du palais bien sûr. Mais obtenir une invitation tenait du miracle. Notre ami avait donc renoncé à s’imprégner de l’air du temps qui passe dans cet endroit si chargé d’histoire. Ce qui ne l’empêchait pas de fureter dans le quartier. |center>

Il arrivait par l’arrière du Palais Spada, s’arrêtant devant la Perspective Borromini, qu’il apercevait à l’intérieur de la cour du palais par une baie aménagée à cet effet. Cette curiosité est une sorte de trompe-l’œil architectural et sculptural toujours apprécié des visiteurs. C’est une invention du rival du Bernin. Il aimait ce lieu qu’il connaissait bien. Après quelques instants de contemplation, il continua son chemin et déboucha sur le Campo dei Fiori. Les rues étroites qui précèdent ne préparent pas le voyageur à la vision panoramique du marché puis de la large place ouverte devant l’ambassade.
Après le marché, dans un resserrement de la rue existait une boutique d’antiquités tenue par un riche italien parlant un français impeccable. Les prix qu’il pratiquait étaient très élevés mais les pièces proposées à l’acquisition étaient toutes de qualité. Il y était déjà rentré et avait discuté avec le propriétaire ou son épouse. Ils n’avaient rien en commun. Désormais, il se contentait de jeter un œil en passant.

Comme d’habitude il allait se rapprocher de la vitrine du magasin quand deux hommes en sortirent. Ils parlaient français. Quel ne fut pas son étonnement: il reconnut illico Michel Donati et Marc Perrier, deux de ses anciens collègues. Il les connaissait depuis quarante ans. Leur accent parisien le fit sourire, lui rappelant un monde disparu. Ainsi ces deux hommes travaillaient encore. Marc devait avoir cinq ans de plus que lui, Michel six ou sept. Ils ne l’avaient pas remarqué, entraînés qu’ils étaient dans leur discussion à propos d’un meuble d’époque Renaissance. Ils étaient très énervés par l’attitude du marchand qui semblait avoir un peu de mal à comprendre que des acheteurs professionnels doivent, eux aussi, faire un bénéfice.

Michel vouait aux gémonies, ce qui était de circonstance dans cette ville, le propriétaire du local. Sa verve parisienne était restée la même. Ses origines italiennes et corses ne changeaient rien à sa personnalité parfois explosive. Tous deux étaient de l’ancienne génération, une parole est une parole, qui vaut toutes les signatures du monde. Henry était amusé de les entendre. Le dialogue était pittoresque :|right>

Quel sagouin. Avec l’offre que l’on vient de lui faire, il veut nous faire payer le transport. Je n’ai jamais vu ça ! Disait Michel, auquel Marc répondait en écho :
De toute façon, il nous à mal reçu et il nous vend de mauvais cœur. Qu’il aille se faire voir. Il faut nous dépêcher, notre rendez-vous avec l’ambassadeur est dans une heure.
Le piéton de Rome estima qu’il était temps de se faire reconnaître
Alors, les Pieds Nickelés se retrouvent ?

C’était un rappel du temps de Drouot, la salle des ventes mythique où ils avaient traîné des dizaines d’années tous les trois. Il croyait se rappeler que c’était lui qui avait surnommé leur trio « les Pieds Nickelés », ce à quoi Michel lui avait demandé s’il était Ribouldingue, Croquignol ou Filochard. Le nom du tiercé gagnant de Drouot était resté mais il n’y avait pas eu d’individualisation. Ses deux amis se retournèrent à cette interpellation. Ils furent ébahis en reconnaissant leur vieux copain Henry.|center>

-Ca alors, Henry Duplessis ! Je n’arrive pas à y croire lui dit Marc en lui tendant la main.
Michel rajouta :
Mais que deviens-tu ? Il y a des années qu’on ne t’a vu. C’est inouï de te rencontrer ici. Tu joues les touristes ?
Non, Michel. Je vis ici. Et vous, pourquoi êtes-vous là ?
L’ambassadeur, un ami, nous a contactés. Ils ont un gros problème d’authentification sur un meuble exceptionnel. Ils ont besoin de savoir, question de mise au clair suivant l’ordre du ministre. Il doit y avoir de sacrés tripatouillages sur la marqueterie, des réparations sur les bronzes. Au fait tu pourrais nous aider ?
-Tu crois que ce diplomate sera d’accord ? demanda-t-il avec une moue dubitative.
Nous ne lui demanderons pas son avis. Ils nous ont fait venir pour savoir. Alors, ils feront ce que NOUS voulons.

Effectivement, l’argument était de poids.

-D’ailleurs, ajouta Marc, nous ne sommes pas payés pour ça. Juste les frais de déplacement, deux jours sur place, trois nuits dans le Palais Farnèse. C’est tout.
-Vous êtes logés à l’ambassade ?
interrogea-t-il, incrédule.
-Je veux, mon neveu ! affirma Michel péremptoire.

Comprenant qu’une occasion unique se présentait, notre héros reforma le trio célèbre de Drouot avec ses deux anciens partenaires. Ils sonnèrent et furent introduits dans l’antique demeure où tant d’hommes célèbres avaient marché. Michel et Marc étaient annoncés, pas Henry. Après quelques secondes de flottement, les trois hommes entrèrent ensemble. L’immense escalier d’apparat leur fit cette majestueuse impression dont les guides parlent tant. Ils rirent en songeant à ce que devait coûter l’entretien d’un tel bâtiment. Les deux parisiens étaient arrivés le matin même par le premier avion. Ils avaient tout juste posé leurs bagages et étaient partis découvrir leurs confrères romains avant leur rendez-vous officiel. Le diplomate fut parfait : nulle remarque sur la présence du troisième larron, déjeuné de qualité, présentation des lieux etc…

Après le café, à une heure avancée de l’après-midi, vint le moment de vérité : la confrontation avec le meuble. Le maître de maison resta à leurs côtés pendant l’expertise, par intérêt et par passion. De nombreux membres du personnel envahirent les locaux. Le meuble était exceptionnel : sur une base en bois peint, deux atlantes agenouillés en bois noir portaient un coffret. Ils étaient hauts d’environ un mètre. Les yeux des personnages étaient des pierres dures travaillées dans la masse. Le coffret lui-même était ouvragé de partout d’innombrables pièces de marqueterie de toutes les couleurs et de toutes les origines, avec des pierres dures incrustées : lapis-lazuli, jade, sardoine, agate…De l’ivoire aussi, de la corne bleue, de l’écaille de tortue…C’était hors du commun. Il y avait quelques bronzes d’ornement sur le coffret mais l’œil était attiré par les pierres. Notre ami se fit cette remarque : le piétement appelait le nom d’Andrea Brustolon, le grand sculpteur sur bois du dix-huitième siècle vénitien alors que le coffret paraissait d’époque Renaissance.|left>

Ses deux compères ouvrirent la porte de façade du coffret, laissant apparaître un décor de théâtre avec un motif central à trois personnages entourés de cariatides de bronze et de marbre. Au centre du coffret existait certainement un compartiment à secret, encore fallait-il en trouver le sésame. Apparemment personne ne s’en souvenait. Il n’avait plus été ouvert depuis des lustres. Aucun des précédents consultants appelés n’avaient réussi à ouvrir cette boite à secret. Tout de suite Marc repéra un gonflement suspect sur le bâti, tandis que Michel examinait le travail de sertissage des pierres. Prenant mille précautions ils «  tâtèrent le pouls du malade », autrement dit, ils regardèrent l’état de la marqueterie qui avait pas mal souffert. On y apercevait quand même des incrustations de bois très travaillées et quelques rehauts de cuivre ciselés avec finesse. Ses deux copains lui demandèrent son diagnostic sur le piétement. Il comprit le sens de la question.il leur confirma : -Brustolon, Venise. Vous le savez déjà, non ?

Deux hochements de tête en guise d’acquiescement fut la seule réponse des deux experts parisiens. Pour notre héros, il était certain que l’on avait créé le piétement deux ou trois siècles après la fabrication du coffret à Florence, pour en souligner le caractère exceptionnel. On avait utilisé les compétences du meilleur artiste de la sculpture de bois de ce temps-là. L’expertise du coffret lui-même posait plus de problèmes mais Marc et Michel, en s’y mettant à deux et en tâtonnant, finirent par comprendre que le compartiment secret ne se situait pas au centre derrière le décor mais en haut sur le flanc droit. Comment l’ouvrir ? C’est alors qu’une idée étrange traversa la tête de chacun des trois hommes, au même instant : est-ce qu’une des cariatides en bronze, matériau peu utilisé dans la décoration du coffret, ne porterait pas en elle le système déclencheur ? La clef en quelque sorte. Ils se chuchotèrent à l’oreille cette pensée. Ils se regardèrent tous les trois et examinèrent de plus près les colonnes à visage humain. Marc toucha d’abord la tête en bronze puis le corps mais rien ne se passa. Il remonta jusqu’au chapiteau ionique qui couronnait la femme-statue et celui-ci tourna sur sa droite sans rien déclencher. Il fit la même opération avec le second chapiteau et cette fois ils entendirent un déclic. Le panneau mystérieux s’ouvrit sous les applaudissements de l’assistance. Malheureusement, il était vide mais l’énigme était résolue. Ils s’y étaient mis à trois, comme autrefois…Aucune nostalgie ne touchait Henry mais il se souvenait…C’était agréable…

Ils reçurent les félicitations et les remerciements de l’ambassadeur. Ils purent voir tous les détails du palais. Ils admirèrent la cour intérieure aux proportions parfaites, les escaliers qui semblent monter à l’infini comme dans une eau-forte de Piranèse, les extrémités des étages aux sculptures décoratives…Ils virent l’Hercule Farnèse, les petits cabinets qui ne sont jamais montrés et le célèbre plafond, décor des Carrache.|center>

Il invita ses deux anciens collègues dans un fameux restaurant de poisson pour y festoyer d’un plateau de fruits de mer entouré de homards, de langoustines et autres crevettes. Il avait découvert cet endroit grâce à Alfredo. Le jour suivant fut consacré à voir tous les antiquaires de Rome. Michel et Marc achetèrent de nombreux objets. Ils se remémorèrent des histoires de leur passé parisien. Les deux experts s’étaient associés. Ils continuaient à travailler pour le plaisir, ni l’un ni l’autre n’ayant jamais eu envie d’arrêter vraiment. Ils s’amusaient bien finalement. Ils avaient choisi de faire leur métier jusqu’au bout…

Henry s’attendait à ce qu’ils lui demandent le pourquoi de son départ si discret de Paris, sans avertir personne, mais ils n’en firent rien. Probablement son apparence, sa manière d’être, son assurance, parlaient pour lui. Ils comprirent qu’il avait réussi un gros coup et qu’il s’était retiré. Sa prudence naturelle expliquait le reste. Dans ce milieu-là, on ne parle pas d’argent. Avant de se séparer ils échangèrent leurs coordonnées. Eux rentrèrent à Paris, lui retrouva Blanche dans son appartement du Trastévere. Grâce à leur passage dans cette ville, il avait pu admirer le palais Farnèse dans tous ses détails. Les voies du destin sont impénétrables, se dit-il…Sa compagne souriait de son aventure inattendue…

Jacques Tcharny


Actualité du Palais Farnèse

La galerie des Carrache du Palais Farnèse, monument historique appartenant à l’Etat italien et qui abrite l’ambassade de France en Italie depuis 1874, a été entièrement restaurée pour la première fois de son histoire.
Ce joyau de la peinture italienne a rouvert ses portes le 17 septembre 2015 après 18 mois de travaux. Le chef-d’œuvre réalisé par les frères Carrache retrouve sa splendeur à l’issue d’une restauration délicate, conduite sous l’égide de l’ambassade de France et du ministère italien des biens culturels.


La suite au prochain numéro … samedi 19 décembre : Au Palais Colonna

Récapitulatif des chapitres précédents:

Premier chapitre
Deuxième chapitre: Au nom de Bacchus
Troisième chapitre: Petit hommage au grand Vélaquez


WUKALI 12/12/2015

Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com
Illustration de l’entête: Galerie des Carrache (plafond) © Mauro Coen.


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