A mythical portrait


Ce matin-là Henry se leva très tôt, brutalement. Il n’avait qu’une seule idée en tête : revoir l’unique tableau de Vélasquez conservé à Rome, le portrait du Pape Innocent X du palais Doria-Pamphili. Pour quelle obscure raison ? La couleur rouge s’était mise à hanter ses rêves nocturnes. Il en avait perçu toutes les variations depuis le rose pâle presque blanc jusqu’au carmin violacé. Une véritable symphonie en rouge.

Pourquoi cette couleur se mettait-elle à l’obséder ? C’était parfaitement incompréhensible et l’esprit rationnel du piéton de Rome n’y voyait aucune justification. Il n’en était pas particulièrement fanatique. Il l’appréciait bien sûr mais à l’égal du vert, du jaune ou du blanc. Il lui préférait de beaucoup le bleu pour lequel il avait toujours eu une tendresse profonde, dieu seul sait pourquoi. Alors, que se passait-il ?

Refusant de céder à la panique et ne croyant pas nécessaire de consulter un aliéniste, il se décida à faire la seule chose raisonnable, sensée et logique, imaginable : courir voir l’œuvre symbole de la teinte rouge. Il se rappela que le palais Doria ouvrait à neuf heures, ce qui était un horaire très matinal pour un musée romain. Il se levait donc tôt poussé par cette soif de rouge, aiguillonné par le désir de se rassasier. Notre héros expédia son petit déjeuner, événement impensable pour un être aussi régulier et ordonné que lui. Il prit son bain et s’en alla traverser le Tibre au-dessus de l’île tibérine.

Tout semblait prendre un aspect rouge…Même le fleuve lui paraissait receler de fantastiques reflets rouges. Et le ciel ? Quelle variation chromatique inquiétante prenait ces cumulus ? Il n’osa pas, ne voulut pas répondre à cette lancinante interrogation. Et ne posez pas cette horrible question : quelles étaient les couleurs qu’Henry voyait trôner sur les feux de circulation ? La réponse deviendrait trop évidente, un peu affolante aussi.
Pour couronner le tout, Blanche avait du repartir pour Paris. Avec son solide bon sens et sa logique de femme à qui on ne raconte pas de fariboles, elle lui aurait remis les yeux dans les orbites. Mais voila, elle était absente. Notre ami devait donc se débrouiller tout seul. Il en était rouge de colère…Et de honte aussi.

Dans une situation de ce type -nous allions dire du troisième type- une seule solution était envisageable : aller voir le juge de paix, impartial et incorruptible. Donc le rouge tableau aux variations quasi-infinies les plus délicatement rouges, les plus expressément rouges : le portrait d’Innocent X de Vélasquez. La démonstration était imparable d’autant plus que le piéton de Rome n’avait rien bu la veille au soir en dînant chez Alfredo et Alexandra. C’était vexant tout de même.|center>

Il faisait frais en ce matin de mai. C’était inhabituel à Rome. Il ne pensait pas devenir rouge de froid mais quand même, que devenait son monde, jeté hors des sentiers traditionnels par ce chiffon rouge qui ressemblait de plus en plus à la muleta du toréador ? Bref il se mit à courir, à devenir rouge d’essoufflement…Ce qui se voyait parfaitement sur ses joues. Enfants garez-vous, cachez vos rouges tabliers paraissait leur dire la bouche rouge d’émotion de notre antihéros. Les événements se précipitaient, c’était visible. Il perdait de plus en plus vite ses références. -Ça suffit, se dit-il. Je veux savoir ce qui se passe.

Coup de chance : il arrivait devant le Palais Doria. Il faut admettre que sa course éperdue dans les rues de la ville éternelle avait commencé à lui faire retrouver ses esprits. Un individu aussi cohérent et stable que lui ne pouvait pas se transformer en électron libre -sont-ils rouges au fait ?- en se levant dans un état second un matin d’un jour apparemment ordinaire. Que deviendrait le monde s’il se mettait à perdre ses certitudes dès potron-minet ? Imaginer une possibilité de cet ordre n’était même pas de la science-fiction. Non, c’était de l’ « heroïc-fantasy ».

Payant son écho en tant que premier visiteur de la journée, les genoux s’entrechoquant de peur, cramoisi d’incertitude, il approchait du moment du jugement dernier : dès que son regard apercevrait le sourire du pape Innocent X il saurait l’exacte vérité de ce qui se passait dans sa vie. Heureusement que ce vieillard malicieux n’était pas un antipape. Sinon à qui se fier, je vous le demande ! Rassuré à l’évocation de cette supposition grotesque et hors-de-propos, après avoir parcouru la presque totalité de l’étage noble, il entra dans la petite pièce réservée aux deux plus belles œuvres du musée : le portrait sculpté du Bernin et le portrait peint de Vélasquez, représentant tous deux le bon Innocent X. Courageusement, il entra en fermant les yeux…La vérité était à portée de main, palpable …Enfin la révélation…Et il vit…Un petit miracle eut lieu : il retrouva son flegme légendaire et son sourire revint. Le moment était historique. La journée serait marquée d’une pierre rouge… Zut ! Ça n’allait pas recommencé. Non, ça ne recommença pas.|center>

La bonhomie du chef de l’église catholique, apostolique et romaine, transparaissait sous les suées rouges d’une peau rougie sous une calotte rouge. Il portait une mozette de soie rouge chargée de pourpre cardinalice. Sans compter le velours grenat de la chaise et du rideau, rouge lui aussi…

Ouf. Ce besoin vital de rouge qui l’avait pris dans son sommeil était satisfait. Il avait eu chaud. Sa peau en était comme marquée au fer rouge. Mais cette fois, il s’en moquait. Le rouge était mis. Lentement mais sûrement, il retrouva son équilibre pour le moins bousculé. Il ne se fâcha tout rouge que contre lui-même et se jura bien de ne plus être trahi par une vision des couleurs déformée.

L’orage était passé avec son tonnerre de teintes carminées, violacées, rougies. Le ciel bleu reprenait possession de son nerf optique crucifié. Le temps se mit au beau. Après toutes ces émotions, content de sa victoire sur la horde d’envahisseurs rouges qui avaient perturbé son sommeil, il alla s’acheter une bonne glace… aux fruits rouges, naturellement.

Jacques Tcharny

La suite au prochain numéro… Samedi prochain 12 décembre 2015 : À l’assaut de l’Ambassade



WUKALI
05/12/2015
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