A fascist writer re edited


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Depuis quelques jours, les media nous informent de la possible réédition de Mein Kampf, un texte qui sera libre de droits à partir de 2016. Dans le même temps, on trouve en librairie des piles du Dossier Rebatet publié sans vergogne dans la collection Bouquins, chez Robert Laffont. Ce volume comporte la version intégrale des Décombres , l’évangile de la Collaboration et de l’hitlérisme à la française, publié en 1942 et qui fut le plus grand succès éditorial du temps de l’Occupation. Mettre Rebatet à l’honneur semble être devenu une habitude chez un éditeur qui a déjà publié Une Histoire de la Musique de l’intéressé. En effet, selon les réactions de lecteurs exprimées sur des sites comme Amazon, il serait temps de remettre le dénommé Lucien Rebatet à sa juste place, celle de grand polémiste et d’écrivain.

Avec Brasillach, Drieu La Rochelle, et quelques autres, Lucien Rebatet (1903-1972) appartient à ce groupe de journalistes et d’écrivains français qui ont adhéré à l’hitlérisme et ont constitué, dans le Paris de l’Occupation, le creuset éditorial de la Collaboration. Louis-Ferdinand Céline, l’auteur du Voyage au bout de la nuit mais aussi des pamphlets antisémites que sont Bagatelle pour un massacre et Les Beaux Draps, fut, au moins un compagnon de route. Drieu, alors directeur de la NRF chez Gallimard, finit par prendre acte de ses erreurs en mettant fin à ses jours, en mars 1945. Robert Brasillach et Lucien Rebatet furent les deux plumes de référence de l’hebdomadaire Je suis partout. Le premier, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, avait été, avant la guerre, un jeune essayiste et romancier d’un talent prometteur. Il produisit hélas, à travers ses articles, une prose infâme, faisant l’éloge des rafles anti-juives et demandant qu’on n’épargne personne, « pas même les petits » (sic). Conscient, à partir de 1943, de la tournure que prenait le conflit, il prit ses distances avec Je suis partout. A la Libération, sa mère ayant été internée sans raison, il se constitua prisonnier. Il devait payer très cher cette décision puisqu’au terme d’un procès bâclé, il fut condamné à mort le 19 janvier 1945 et fusillé le 6 février suivant. Le Général De Gaulle était resté insensible aux arguments des cosignataires d’une demande de grâce, parmi lesquels François Mauriac, Albert Camus, Paul Claudel.

Céline et Rebatet n’eurent pas le courage de Brasillach puisqu’ils prirent, en août 1944, les chemins de Sigmaringen dans les fourgons de l’Occupant. Céline relatera ce séjour au cœur d’une Allemagne d’apocalypse dans D’un Château l’Autre, publié en 1957. S’enfuyant vers le nord au moment de la débâcle, il se retrouvera au Danemark où il sera secouru par un Pasteur protestant chargé de la colonie française de Copenhague et qui terminera, beaucoup plus tard, son ministère au Temple de Longeville-lès-Metz. Bénéficiant des mesures d’amnisties prises à partir de 1950, Céline put revenir en France. Il disparut en 1961.

Lucien Rebatet, quant à lui, fut arrêté par les Alliés et remis aux autorités françaises. Son procès n’eut lieu qu’en novembre 1946, en même temps que celui d’autres membres de l’équipe de Je suis partout, dont Pierre Antoine Cousteau, le frère du célèbre commandant et océanographe. Au dire des nombreux journalistes présents aux audiences, l’attitude de Rebatet, d’une totale lâcheté, fut pitoyable. Plusieurs plumes notoires, souvent les mêmes qui étaient intervenues vainement l’année précédente pour Brasillach, pétitionnèrent pourtant en sa faveur. Il fallut attendre l’élection du Président Vincent Auriol pour que puisse être prise une mesure de grâce. Celle-ci intervint en avril 1947 et Rebatet fut détenu à la centrale de Clairvaux jusqu’à sa libération, en 1952. L’année précédente, la NRF-Gallimard avait publié Les Deux Étendards, roman fleuve de 1 500 pages écrit en détention et considéré, à tort ou à raison, par certains – dont François Mitterrand -, comme un chef-d’œuvre, même si n’est pas Tolstoï qui veut ! À partir de 1958, Rebatet fut un chroniqueur régulier de l’hebdomadaire plus que fascisant Rivarol, démontrant ainsi qu’il n’avait pas changé. Reprenant son pseudonyme de François Vineuil utilisé avant-guerre, il publia diverses critiques de cinéma, ce qui lui valut l’estime d’un François Truffaut. En 1969, son Histoire de la Musique lui offrit l’occasion d’être invité à Radioscopie, l’émission-phare de Jacques Chancel. Il disparut en 1972.

Ces rappels historiques nous paraissent nécessaires pour mieux faire comprendre les réserves, pour ne pas dire plus, que nous inspirent les deux rééditions par lesquelles la collection Bouquins gratifie et honore Lucien Rebatet. Nous ne parlerons pas des Deux Étendards, reparus en un seul volume chez Gallimard et qui mériteraient un article spécifique.

Une Histoire de la Musique est donc de nouveau accessible depuis 2011 en Bouquins. Nous l’avions lu dans l’édition princeps, il y a plus de quarante ans et une relecture récente nous conforte dans nos impressions premières. L’article indéfini inséré dans le titre constitue une utile mise en garde contre la subjectivité et les partis-pris de l’auteur. Certes, l’ouvrage est correctement écrit, assez agréable à consulter, d’une érudition acceptable et chronologiquement rigoureux. Mais il s’agit essentiellement d’une sorte de Credo du « musicalement correct » que l’on pourrait résumer ainsi : la musique d’origine germanique est supérieure à toutes les autres, son évolution suit une ligne logique qui, à partir de Bach et du dernier Beethoven, aboutit au sommet absolu que constitue l’œuvre de Wagner, débouchant sur une modernité exprimée successivement par Schoenberg, l’atonalité, Boulez et Stockhausen. En dehors de cette voie, point de salut. Au rebus, l’École russe, le Bel Canto, les Verdi antérieurs à Otello, la tradition du Grand Opéra à la française ! Debussy et Ravel, eux-mêmes, sont tout juste tolérés. Pour peu qu’un compositeur ait quelques gouttes de sang juif dans les veines, il subit les sarcasmes de l’auteur, à l’exception de Mahler et de Schoenberg, intégrés dans la « great line » germanique. Meyerbeer, Halévy, Reynaldo Hahn, qui ne se situent, certes pas, au sommet de la création musicale, sont carrément insultés. Dans un autre registre, Sibelius, si brillamment redécouvert en dehors de sa Finlande natale depuis plus d’un demi-siècle, fait l’objet d’un mépris souverain.

En passant de cette prétendue Histoire de la musique au Dossier Rebatet, disponible depuis quelques semaines, on comprend mieux les déterminants de son auteur. Ce dossier comprend essentiellement le texte complet des Décombres, soit 526 pages, L’Inédit de Clairvaux rédigé en détention à partir de 1947, des extraits de presse relatant le procès de novembre 1946, quelques interventions d’écrivains sollicitant la grâce du condamné et la transcription de l’émission Radioscopie de décembre 1969. À cela, il convient d’ajouter l’apport, d’une réelle qualité, de deux historiens-universitaires, la préface de Pascal Ory, Professeur à la Sorbonne et les notes explicatives de Bénédicte Vergez-Chaignon, spécialiste de Vichy et de l’Occupation.

«Les Décombres» constituent naturellement le cœur d’une telle somme. Ce pamphlet fut tiré à 65 000 exemplaires et Radio-Paris – « Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand » – le qualifia de livre de l’année 1942. D’une plume acerbe et haineuse, usant d’un style polémique lourd et, à la longue, assommant, l’auteur prétend expliquer le désastre de 1940 en réglant des comptes avec la terre entière, à l’exception de l’Allemagne nazie présentée comme un modèle. La Troisième République, ses cadres, ses responsables militaires sont naturellement trainés dans la boue. Rebatet, qui fut d’abord proche de l’Action française, prend un plaisir réel à démolir Maurras, accusé de passivité lors des manifestations du 6 février 1934. Sur sa dédicace à Marcel Déat, un des ténors de la Collaboration, il écrit : « Gott strafe Maurras » ( Dieu punisse Maurras). Vichy et Pétain, accusés de mollesse, sont à peine mieux traités. Exhalant une christianophobie d’une intensité rare, l’auteur se délecte à salir la figure du Pape Pie XI, l’auteur de l’Encyclique antinazie Mit brennender Sorge, disparu en mars 1939. Comme on peut, hélas, s’y attendre, les Juifs subissent les attaques les plus ignominieuses, en particulier dans le chapitre intitulé Le Ghetto. Pour la circonstance, Rebatet n’hésite pas à user de son statut de pseudo-mélomane. Jugeons en : « Je ne verrais aucun inconvénient, pour ma part, à ce qu’un grand virtuose […] du ghetto fût autorisé à venir jouer parmi les Aryens pour leur divertissement, comme les esclaves exotiques dans la vieille Rome. Mais si ce devait être le prétexte d’un empiétement, si minime fut-il, de cette abominable espèce sur nous, je fracasserais moi-même, le premier, les disques de Chopin et de Mozart par les merveilleux Horowitz et Menuhin ».

On reste sans voix devant un tel torrent de haine et on est en droit de poser la question, O combien, légitime, de l’intérêt d’une telle réédition, surtout à un moment où on crie de nouveau « Mort aux Juifs ! » dans les rues de nos cités. L’appareil critique, en tous points excellent, peut rendre ce volume utile aux véritables historiens, entendons les seuls universitaires. Mais, pour le grand public, n’est-ce pas jouer avec le feu ? Que je sache, nous ne sommes ni au Caire, ni à Damas où les Protocoles des Sages de Sion sont en vitrine dans toutes les librairies !

Par cette publication, la collection Bouquins ne contribue-t-elle pas à remettre en piste un véritable salaud ?

Jean-Pierre Pister
Agrégé de l’Université-Professeur de Chaire supérieure honoraire
(Khâgne Histoire-H. Poincaré, Nancy)


WUKALI 31/10/2015
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Illustration de l’entête: Lucien Rebatet à une conférence de Je suis partout, salle Wagram janvier 1944. © Lapi. Roger Viollet


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