Tu me dis que ces vers sont obscurs et peut-être

Qu’ils le sont moins pourtant que je ne l’ai voulu

Sur le bonheur volé fermons notre fenêtre

De peur que le jour n’y pénètre

Et ne voile à jamais la photo qui t’a plu


Tu me dis Notre amour s’il inaugure un monde

C’est un monde où l’on aime à parler simplement

Laisse là Lancelot laisse la Table Ronde

Yseut Viviane Esclarmonde

Qui pour miroir avaient un glaive déformant


Lis l’amour dans mes yeux et non pas dans les nombres

Ne grise pas ton cœur de leurs philtres anciens

Les ruines à midi ne sont que des décombres

C’est l’heure où nous avons deux ombres

Pour mieux embarrasser l’art des sciomanciens


La nuit plus que le jour aurait-elle des charmes

Honte à ceux qu’un ciel pur ne fait pas soupirer

Honte à ceux qu’un enfant tout à coup ne désarme

Honte à ceux qui n’ont pas de larmes

Pour un chant dans la rue une fleur dans les prés


Tu me dis laisse un peu l’orchestre des tonnerres

Car par le temps qu’il est il est de pauvres gens

Qui ne pouvant chercher dans les dictionnaires

Aimeraient des mots ordinaires

Qu’ils se puissent tout bas répéter en songeant


Si tu veux que je t’aime apporte-moi l’eau pure

A laquelle s’en vont leurs désirs s’étancher

Que ton poème soit le sang de ta coupure

Comme un couvreur sur la toiture

Chante pour les oiseaux qui n’ont où se nicher


Que ton poème soit l’espoir qui dit A suivre

Au bas du feuilleton sinistre de nos pas

Que triomphe la voix humaine sur les cuivres

Et donne une raison de vivre

A ceux que tout semblait inviter au trépas


Que ton poème soit dans les lieux sans amour

Où l’on trime où l’on saigne où l’on crève de froid

Comme un air murmuré qui rend les pieds moins lourds

Un café noir au point du jour

Un ami rencontré sur le chemin de croix


Pour qui chanter vraiment en vaudrait-il la peine

Si ce n’est pas pour ceux dont tu rêves souvent

Et dont le souvenir est comme un bruit de chaînes

La nuit s’éveillant dans tes veines

Et qui parle à ton cœur comme au voilier le vent


Tu me dis Si tu veux que je t’aime et je t’aime

Il faut que ce portrait que de moi tu peindras

Ait comme un ver vivant au fond du chrysanthème

Un thème caché dans son thème

Et marie à l’amour le soleil qui viendra


Louis ARAGON (1897-1982)

in “Les yeux d’Elsa” (1942 – Rééd. Seghers, 1969 – p. 103-105)

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