La rue était déserte et donnait sur les champs.

Quand j’allais voir l’été les beaux soleils couchants

Avec le rêve aimé qui partout m’accompagne,

Je la suivais toujours pour gagner la campagne,

Et j’avais remarqué que, dans une maison

Qui fait l’angle et qui tient, ainsi qu’une prison,

Fermée au vent du soir son étroite persienne,

Toujours à la même heure, une musicienne

Mystérieuse, et qui sans doute habitait là,

Jouait l’adagio de la sonate en la.

Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose.

La rue était déserte ; et le flâneur morose

Et triste, comme sont souvent les amoureux,

Qui passait, l’oeil fixé sur les gazons poudreux,

Toujours à la même heure, avait pris l’habitude

D’entendre ce vieil air dans cette solitude.

Le piano chantait sourd, doux, attendrissant,

Rempli du souvenir douloureux de l’absent

Et reprochant tout bas les anciennes extases.

Et moi, je devinais des fleurs dans de grands vases,

Des parfums, un profond et funèbre miroir,

Un portrait d’homme à l’oeil fier, magnétique et noir,

Des plis majestueux dans les tentures sombres,

Une lampe d’argent, discrète, sous les ombres,

Le vieux clavier s’offrant dans sa froide pâleur,

Et, dans cette atmosphère émue, une douleur

Épanouie au charme ineffable et physique

Du silence, de la fraîcheur, de la musique.

Le piano chantait toujours plus bas, plus bas.

Puis, un certain soir d’août, je ne l’entendis pas.

Depuis, je mène ailleurs mes promenades lentes.

Moi qui hais et qui fuis les foules turbulentes,

Je regrette parfois ce vieux coin négligé.

Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé :

Les enfants d’alentour y vont jouer aux billes,

Et d’autres pianos l’emplissent de quadrilles.

François COPPÉE. (1842-1908)

Promenades et Intérieurs


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