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EDITORIAL

Il n’est hélas pas de jour où le fanatisme et l’intolérance jettent l’anathème sur tout ce qui a trait à la liberté d’expression. Ces exécuteurs des basses oeuvres prônent un retour vers des temps d’obscurantisme, de guerre et de haine. Les événements d’aujourd’hui en Libye ou en Égypte où des foules manipulées et décérébrées, vociférant contre l’occident, prenant prétexte d’un film sur Mahomet, (dont on peut penser qu’il ne serait même pas classé en France en série B !), et s’attaquant aux représentations américaines, mettant le feu aux bâtiments et tuant l’Ambassadeur américain à Tripoli, illustrent abominablement cette guerre de l’information et de manipulation des masses, car c’est avant tout de cela qu’il s’agit. Le libre débat et la critique, le droit à la différence sont cloués au pilori. La haine de l’autre, le saccage et la violence occupent la rue livrée aux extrémistes et ses pires démons. Retour en enfer !

La liberté est menacée et les intellectuels et les artistes sont en première ligne. Ils ne sont pas seulement les dépositaires de la mémoire patrimoniale, ils sont aussi les visionnaires de l’avenir et les garde-fous qui nous alertent et nous protègent. La presse et les media sont aussi dans le viseur des barbus. C’est l’esprit de liberté qui est en danger ainsi que les valeurs de tolérance où que ce soit dans le monde. Ce «Printemps arabe» dont de naïfs et médiocres (pour le moins!) exégètes occidentaux vantaient voilà peu les supposées vertus a fait long feu. Le danger d’une rue ou d’un état livrés à l’abjection fondamentaliste couve sous la braise.

Cette intimidation, cette violence faite aux femmes et aux hommes épris de liberté, est aussi présente au coeur même de notre société. Notre mode de vie, notre capacité à penser – cette unique faculté à nous libérer aussi de nous-mêmes, de nos tropismes -, nos institutions démocratiques et républicaines, bref tout ce qui constitue le coeur représentatif de notre vivre-ensemble fait l’objet de leurs frustrations et fantasmes criminogènes et focalise leur fureur. La politique du «Bouc émissaire» permet d’évacuer bien des ressentiments.

C’est précisément parce qu’ils « sont au monde », nourris de beauté et d’idéal, de transcendance, de passion, d’intelligence et de sensibilité, de ce que l’on convient d’appeler la culture, connaissant l’histoire de l’art, les grandes étapes intellectuelles de la pensée et les luttes qui à travers l’histoire universelle, pas à pas, siècles après siècles, ont construit l’humanité, que les artistes d’où qu’ils viennent, indépendamment de leurs langues, ou de la couleur de leurs passeports, se dressent pour défendre la liberté et la tolérance, l’idée du beau et du sensible, d’un monde plus juste, et rappellent à leurs gouvernements ainsi qu’à la société à laquelle ils appartiennent, ces valeurs suprêmes, celles de la vie et de la bienveillance, de l’ouverture d’esprit et de l’humanisme. Rappelons-nous aussi que voilà deux siècles, le grand Voltaire, en France, tonnait contre l’!nfâme (Écr. l’Inf …! écrivait il à la fin de chacune de ses lettres) et mettait toute son intelligence et son immense talent pour lutter contre l’intolérance et faire valoir l’idée même de justice.

La Turquie qui fut pendant longtemps l’homme malade de l’Europe, et aujourd’hui gouvernée par un Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, représentant la mouvance islamiste, tente de grignoter subrepticement l’état laïc mis en place par Mustafa Kemal Atatürk voila moins d’un siècle. Sa volonté et son désir de s’établir comme une grande puissance politique régionale, revenir à un grand état ottoman et couvrir de son influence les états musulmans du Proche-Orient motivent une grande part de ses orientations.

À petits pas, sur fond de crise politique, économique, jouant des contradictions sociales, le gouvernement turc islamiste de Tayyip Erdogan, cherche à discréditer l’occident et asseoir encore plus au sein des milieux les moins favorisés, notamment dans le monde rural, son influence et revenir à une société fondée sur les idées pour le moins « conservatrices » basées sur la religion ( excusez ces lâches litotes !). Sa police et ses juges sont là pour asseoir le sinistre dessein, les démocrates et les honnêtes hommes sont sommés de se taire! Il semblerait, et on peut le déplorer évidemment, qu’il est en passe de réussir son projet !

Les hommes libres, ceux qui ont choisi l’université plutôt que la madrassa ou l’école du Parti, qui privilégient l’élévation de l’esprit plutôt que les psalmodies incantatoires ou le rabâchage de slogans éculés, qui réfléchissent par eux-mêmes ; tous ceux qui ont mis leur intelligence et leur volonté à l’étude de la pensée et des arts sans restriction au risque de leur liberté ou de leur vie même, les artistes turcs tels Fazil Say ou le romancier Ahmet Altan, indiens et je pense notamment aussi au caricaturiste Aseem Trivedi à qui Wukali vient juste de consacrer un article, ou bien entendu à Salman Rushdie sous le coup d’une fatwa le condamnant à être égorgé, aux écrivains chinois tels Chen Wei, à Taslima Nasreen au Bengladesh, sans parler de ces charmantes jeunes chanteuses russes audacieuses et effrontées des Pussy Riot, à la psychiatre d’origine syrienne Wafa Sultan, à tant d’autres de part le monde, à tous et à toutes, simples particuliers, artistes ou journalistes libres, libres, libres, nous leur devons respect, solidarité et fraternité car ils et elles sont tous les porteurs de cette flamme unique et universelle qui nous apporte chaleur et lumière et qui s’appelle LIBERTÉ.

C’est à nous autres occidentaux, qui partageons la chance et le privilège de vivre dans des pays libres où la confrontation intellectuelle d’opinions divergentes fait partie intégrante de nos acquis spirituels et politiques, où la laïcité et l’esprit scientifique sont par essence un bien universel, où le dogmatisme est exclu du champ universitaire si ce n’est pour son étude, qu’il revient de défendre ici et là ces artistes, ces «hommes de bonne volonté» qui au péril de leur confort social, de leur liberté, voire de leur vie même, s’opposent de toute la force de leur énergie aux suppôts de l’ignorance, de la manipulation et des ténèbres. Je signe la pétition pour la défense de Fazil Say et la liberté d’expression.

Pierre-Alain LÉVY

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