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Au fond de la chambre élégante

Que parfuma son frôlement,

Seule, immobile, elle dégante

Ses longues mains, indolemment.


Les globes chauds et mats des lampes

Qui luisent dans l’obscurité,

Sur son front lisse et sur ses tempes

Versent une douce clarté.


Le torrent de sa chevelure,

Où l’eau des diamants reluit,

Roule sur sa pâle encolure

Et va se perdre dans la nuit.


Et ses épaules sortent nues

Du noir corsage de velours,

Comme la lune sort des nues

Par les soirs orageux et lourds.


Elle croise devant la glace,

Avec un tranquille plaisir,

Ses bras blancs que l’or fin enlace

Et qui ne voudraient plus s’ouvrir,


Car il lui suffit d’être belle :

Ses yeux, comme ceux d’un portrait,

Ont une fixité cruelle,

Pleine de calme et de secret ;


Son miroir semble une peinture

Que quelque vieux maître amoureux

Offrit à la race future,

Claire sur un fond ténébreux,


Tant la beauté qui s’y reflète

A d’orgueil et d’apaisement,

Tant la somptueuse toilette

Endort ses plis docilement,


Et tant cette forme savante

Paraît d’elle-même aspirer

A l’immobilité vivante

Des choses qui doivent durer.


Pendant que cette créature,

Rebelle aux destins familiers,

Divinise ainsi la Nature

De sa chair et de ses colliers,


Le miroir lui montre, dans l’ombre,

Son amant doucement venu,

Au bord de la portière sombre,

Offrir son visage connu.


Elle se retourne sereine,

Dans l’amas oblique des plis,

Qu’en soulevant la lourde traîne

Son talon disperse, assouplis,


Darde, sans pitié, sans colère,

La clarté de ses grands yeux las,

Et, d’une voix égale et claire,

Dit :  » Non ! je ne vous aime pas.  »


Anatole FRANCE (1844-1924)


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Sacha Guitry rend un hommage brillant à Anatole France.

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