Deux ans de préparation, de recherches et de contacts, plus d’une centaine de prêteurs, des oeuvres provenant de très nombreux pays, les contributions de musées d’art et de musées de la guerre, de collectionneurs privés, un partenariat public et privé, le soutien de mécènes d’entreprises, le concours d’historiens d’art, au total plus de 500 personnes ont participé à cette réalisation.

Trois jours avant l’ouverture, on installe les cartouches à côté des tableaux, un peu plus haut, un peu plus bas. Des techniciens collent aux murs des affiches tri-linguées en français-anglais ou allemand, rien ne doit manquer pour accueillir le public. Laurent Le Bon, directeur du Centre Pompidou-Metz reçoit des délégations et fait l’honneur des lieux à ses invités, racontant par le détail la genèse de cette aventure muséologique. Certaines oeuvres sont présentées pour la première fois, un nombre impressionnant de chefs d’oeuvre (c’est bien le mot qui convient), un panorama exhaustif d’artistes, une effervescence artistique à l’image de cette année 1917.

Il ne fait nul doute que «1917» sera bien l’exposition européenne majeure de l’été 2012.

S’il fallait d’ailleurs résumer ce que fut au plan des arts ce vingtième siècle, on pourrait considérer que cette année «1917 » synthétiserait admirablement la diversité des courants artistiques qui traversent tout le siècle et constitue ainsi un prisme idéal:

Impressionnisme, fauvisme, cubisme dadaïsme, surréalisme, abstraction, expressionnisme, photographie, cinéma, arts décoratifs, tout y est ou presque !

Ce mélange d’extrême violence et de fureur barbare couplée à cette expression artistique foisonnante et cette force créatrice sur les dix-sept premières années du siècle sont assez significatives pour exprimer dans un raccourci synthétique le mouvement de la pensée artistique couvrant l’ensemble du XXème siècle. Le reste du temps à venir sera redite, la créativité moins féconde, ce sera le règne des épitopes avec quelques rares exceptions bien entendu!

Des chefs d’oeuvre absolus (P. Picasso, H. Matisse, A. Modigliani, C. Monet, J. Gris, M. Chagall, G. Grosz, O. Dix, E. Nolde, E. Kirchner, M. Duchamp, A. Giacometti, de Chirico, M. Luce, A. Lhote, M. Janco, M. Beckmann, P. Bonnard, M. Gromaire, F. Picabia, G. Rouault, L. Survage, H de Waroquier, C. Brancusi, A. Bourdelle, Y. Zadkine, A. Archipenko, J. Lipchitz )

Exposition totale avec aussi sur les cimaises la peinture de la guerre au plus près de la vie des soldats, (Ch Nevinston, J Nash, G Bruyer, F. Valloton, M. Denis. F. Masereel)

Le parcours de la visite s’effectue sur deux niveaux. La Galerie 1 est scindée en 10 espaces, chacun d’entre eux portant un nom. Dès l’entrée le visiteur est accueilli par deux tableaux, de styles dissemblables: un superbe Picasso, cubiste aux tons chauds représentant une nature morte, avoisinant avec une oeuvre du peintre anglais Christopher Nevinston détaillant avec une certaine naïveté tragique des soldats sortant d’une tranchée. Concomitance contrastée


Une série de dessins et des gravures expressionnistes d’une force extraordinaire : Kirchner, Otto Dix, Nolde, Max Beckmann, Steilen, Schmidt-Rottluff

Plus loin l’espace «Ready-made» est occupé par la »Fountain » de Marcel Duchamp, avoisinant avec la Princesse X de Brancusi (1916). Une incroyable bibliothèque-vitrine exposant des douilles d’obus de cuivre ou de laiton re-visitées et transformées en vase ou en objets du quotidien, sert de fond de décor. Métamorphose absurde, dérisoire et décorative d’un matériau barbare et inquiétant pour un décor apaisé et banal né de l’enfer des hommes,

On ne peut détailler toutes les oeuvres présentées (Wukali consacrera d’autres articles), chacun s’attardera dans sa déambulation sur celles qui résonnent au plus près de lui. Au fil de la visite, l’autoportrait bouleversant d’Emil Nolde, le nu féminin d’ Egon Schiele, les Matisse et particulièrement les différentes peintures représentant Auguste Pellerin ( Matisse est dans sa pleine maturité il a 47ans), des peintures de petits formats de Kandinsky avant sa période abstraite; « Explosion » de Grosz qui éclate comme un bombe dans le ciel, (Apollinaire aurait adoré) plus loin un somptueux nu allongé de Modigliani du musée de Stuggart, de beaux Chagall dont “Le double portrait au verre de vin” et “Les portes du cimetière”, ainsi qu’un très bel autoportrait à la mine de plomb

La guerre est là, bien présente et matérielle, une torpille allemande et des plans de sous-marin qui ont comme un petit air de Miró, un fragment de fuselage d’un avion abattu par Guynemer, la guerre devient mécanique et motorisée, technicienne, scientifique, elle est aussi psychologique : affiches françaises, allemandes, anglaises, américaines ou russes, la proclamation de Pétain en date du 3 juillet, les appels au combat associés à propagande pour l’éradication de la tuberculose autre engeance du siècle. On découvre aussi des couvertures de revues littéraires, ou des publicités détournées, mais aussi des oeuvres commandées par le ministère de la guerre auprès d’artistes envoyés sur le front au contact des troupes ( Maurice Denis, Félix Valloton ( “Cimetière de Châlons”), Vuillard. La guerre s’installe dans le quotidien!

Au rez de chaussée dans la Grande Nef le visiteur accède à un couloir en forme de spirale qui le conduira jusqu’au rideau de scène fabriqué par Picasso pour « Parade ». l’oeuvre phare de cette exposition. De part et d’autre de ce tracé en forme de limaçon, l’exposition se poursuit; masques de cire ou portraits de «gueules cassées», panoplies disparates d’armes qui semblent sorties d’un autre âge, l’âge des caverne côtoie la guerre chimique et les gaz, prothèses, processus de camouflages

Portraits divers, arlequins de Picasso ou de Juan Gris, éléments de camouflages tels des substituts de l’abstraction, on finit par arriver brusquement face au rideau de scène dont on mesure enfin la dimension énorme, au mur la projection en continu de films d’actualités et autres documents cinématographiques.

Alors, après le fracas assourdissant des bombes, la pluie de la mitraille, les explosions, les cris et les hurlements des hommes qui souffrent, le râle des mourants, la terre qui tremble sous un soleil noir, l’oeuvre de Picasso fait soudain silence.

Accalmie, moment de paix, calme. Plus un mot, plus un bruit, retour sur soi. La vie, la vie continue … !


«1917» une exposition européenne exceptionnelle

Centre Pompidou-Metz. 26 mai-24 septembre

Prochain article : Les événements culturels autour de «1917»


Les obus miaulaient un amour à mourir

Les amours qui s’en vont sont plus doux que les autres

Il pleut Bergère il pleut et le sang va tarir

Les obus miaulaient Entends chanter les nôtres

Pourpre Amour sali par ceux qui vont périr

– Guillaume Apollinaire (in «Poèmes à Lou» XXXIV)


[**Pierre-Alain Lévy*]


Illustration de l’article. Vassily Kandinsky.(Obscurci) 1917. Huile sur toile. 105x134cm. Galerie Trétiakov. Moscou

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