L’actualité des arts touche à maints domaines, et certains sont pour le moins surprenants . Wukali avait déjà il y a quelques mois fait part des déboires rencontrés par Dietmar Machold , illustrissime expert et courtier pour la vente des Stradivarius, mondialement reconnu. Nous mettons en ligne l’article tout récemment publié dans le quotidien allemand SPIEGEL et que nous avons traduit pour WUKALI, et qui raconte en détail cette époustouflante escroquerie, ce grand bluff, digne du meilleur roman policier ou film d’Hollywood et qui se passe dans le monde secret des banques et de la musique


Les responsables de banque de la Bremen Sparkasse ont rassemblé sur une table deux symboles de la culture occidentale, deux violons fabriqués par Stradivarius le dieu de la facture instrumentale . L’un a 294 ans, l’autre 325 et ont une valeur globale de 5,2 millions d’euros ( 6,8millions $)

En tous cas c’est ce qu’ils croient

Ils ont invité à les rejoindre le facteur de violon Roger Hargrave, 64ans, installé dans la petite ville voisine de Schwanewede en Basse-Saxe. Il regarde les instruments et rapidement annonce son verdict dévastateur : « Ce ne sont pas des Stradivarius ! » Quand Hargrave se remémore cette réunion l’année dernière il se rappelle que « les banquiers étaient en état de choc—il n’y avait plus d’oxygène dans la pièce » L’un d’entre eux le supplia de rester discret. « Ils étaient extrêmement maris d’être tombés dans une telle arnaque »

Dietmar Machold, leur client de longue date, alors âge de 62 ans leur avait donné ces deux violons comme garantie pour un prêt de plusieurs millions. L’homme d’affaires vivait à Brême depuis plusieurs années et sa réputation était très bonne. Sa famille était dans ce même métier depuis plusieurs générations ; après avoir déménagé de Brême à Vienne il s’était hissé au sommet international de l’industrie

Machold incarnait à lui seul l’excellence Stradivarius. Il existe encore au monde à ce jour 600 violons, 60 violoncelles et 12 violes provenant tous du même atelier de Crémone. Et Machold a eu près de la moitié de ces instruments dans les mains. Sa réputation était si stellaire qu’il pouvait donner ces deux violons en garantie à la banque de Brême sans que cela ne soulève la moindre inquiétude, qui plus est il était aussi expert auprès des tribunaux.


Les facilités des banques

Cependant Machold se présentera devant le tribunal cet été dans un rôle tout à fait différent, celui de l’accusé,

Le bureau du procureur public de Vienne l’accuse de détournements de fonds, de banqueroute et de fraude commerciale . Le procureur a reçu 46 plaintes pour crime provenant d’Australie, des Etats-Unis, des Pays-Bas, de Belgique et d’Allemagne, il y est accusé de la perte d’instruments de valeur

Les enquêteurs autrichiens ainsi que le conseiller dans les procédures de banqueroute, Jörg Beirer, âgé de 72 ans, ont essayé depuis des mois d’y voir un peu plus clair dans les manipulations de Machold. Leurs efforts leur ont permis de comprendre que depuis des années l’homme d’affaires manquait furieusement de liquidités et vendait pour des millions des violons qu’il avait en tant que courtier oubliant souvent d’en tenir au courant les propriétaires ou les banques, et utilisant l’argent pour couvrir d’autres dettes

Les enquêteurs et l’administrateur ont ainsi découvert comment Machold montait ses activités frauduleuses, mais aussi comment les banques lui rendaient la tâche facile. Personne n’avait remarqué qu’il utilisait le même violon comme garantie avec deux institutions financières différentes

En avril dernier, ces messieurs de la Bremen Sparkasse, qui maintenant ne veulent plus commenter l’incident, mettant en avant le secret bancaire, ont finalement réalisé que les violons qu’ils avaient dans leur coffre était plus ou moins sans valeur . Les banquiers on reçu Micha Beuting expert en bois qui a examiné les Stradivarius. S’ils avaient été d’origine, les arbres qui auraient été utilisés pour les faire auraient été abattus avant 1737, l’année de la mort de Stradivarius.

Dans son rapport, Beuting indique en s’appuyant sur les lignes de croissance, que les les arbres ont été abattus plusieurs dizaines d’années après la mort de Stradivarius, probablement dans les Alpes du nord ou dans les forêts de Bavière, mais certainement pas dans les Alpes du sud d’où Stradivarius choisissait l’épicéa utilisé pour la construction de ses violons

Selon le facteur de violon Hargrave, Machold a escroqué les banquiers. « Les deux violons ne valent pas plus que 2000 à 3000 $ pièce » . Les banquiers n’avaient plus d’autre choix que de déposer plainte pour une insolvabilité de 5,9 millions d’euros auprès du tribunal de commerce de Vienne.

Des plaintes dont l’addition se monte aux alentours de 100 Millions d’ euros

La Bremen Sparkasse n’est pas la seule victime du plus grand cas de fraude au monde concernant les instruments de musique . Depuis que la société de violons rares de Machold, qu’il avait baptisée Kadenza Gmbh, s’est effondrée en 2010, on commence à y voir plus clair. Les plaintes des banques, des clients et des anciens employés totalisent 100millions €

Parmi celles ci on trouve par exemple : €6 million pour UniCredit Bank AG (anciennement appelé Bayerische Hypo- und Vereinsbank), €5.4 million pour Schweinfurt-based Flessabank, €5.8 million pour l’ Austrian bank BAWAG, €2.3 million pour UniCredit Bank Austria et €1.5 million pour l’ Austrian banking group Hypo Alpe Adria. William L., un citoyen hollandais vivant dans le sud de la France a déposé une plainte pour €2.5 million.

Dans les procédures de banqueroute les demandeurs ont déposé des plaintes concernant plus de 200 instruments à cordes, leurs localisations « sont inconnues car les archives de Macholds manquent »


Machold, autrefois rayonnant homme d’affaires allemand renommé pour sa prestance et ses airs de condottiere et de grand seigneur, est maintenant incarcéré dans l’attente de son procès et détenu dans une prison du quartier Josefstadt à Vienne. Il a reconnu certaines des charges qui sont retenues contre lui et peut s’attendre à une sentence de plusieurs années

Au temps de sa splendeur, Machold avait des bureaux à New-York, Chicago, Tokyo, Séoul, Zurich, Vienne et Brême. Il profita d’une l’augmentation de plus de 200 fois leurs prix commencée à partir de 1960 et concernant autant les Stradivarius que les Guarneri del Gesù. En juin 2011 un acheteur anonyme paya le prix record de 15,9 millions $ pour le violon « Lady Blunt »

Dans le monde des violons , quiconque demande pourquoi un Stradivarius de 6 millions $ et pesant environ une livre et vaut maintenant 250 fois son poids en or est considéré comme un philistin

Un château et des titres honorifiques

Machold a fait des millions. Après la vente de trois Stradivarius et d’un Guarneri del Gesù, il a acheté en 1977 le château historique d’Eichbüchl construit il y a 700 ans près de Vienne pour un million de deutsche marks et où il a fait quatre millions de travaux de restauration. Il voulait montrer à tout le monde combien il avait réussi. Dix ans plus tard après qu’il eut épousé un professeur Barbara Drews, aujourd’hui âgée de 36 ans, ils prirent la directions du sud de la France dans une Rolls Royce jaune.

Avocat d’affaires, Machold devint un membre respecté de la haute société. En Autriche, pays friand de titres s’il en est, il y a des choses plus excitantes que d’être considéré comme professeur honoraire, le ministère de la culture lui remit une médaille pour une collection de violons historiques qu’il avait obtenu pour la banque nationale. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Los d’une cérémonie au Château d’Eichbüchl en 2005 le Gouverneur pour l’état de Basse-Autriche remit à Machold « la Grande médaille d’or pour services rendus à l’état ». Bien plus il fit de Machold « un citoyen du monde » devant une assemblée d’invités illustres.

La zone d’action de ce citoyen du monde est aujourd’hui limitée à une promenade quotidienne dans la cour de la prison. Il a tout perdu. Son château a été vendu pour 3,5 millions $, ainsi que l’inventaire, regroupant meubles d’époque, tapis et de la bibliothèque pour 120.000 $. Sa maison de famille de Brême héritée de ses parents a été vendue pour 350.000 $. Il a même perdu sa femme Barbara qui a demandé et obtenu le divorce en février dernier.

Le même mois pendant une audition de six heures au bureau d’état d’investigation criminelle de Vienne, il s’expliqua au sujet d’un Stradivarius d’une valeur de plus de 2 millions $, l’ «Ex-Rosé ». Il indiqua à la police qu’il avait utilisé le violon comme garantie avec deux banques. Quand il le vendit en 2006 pour 3 millions $, il remboursa le prêt avec la première banque BAWAG, dit-il. La deuxième banque, Bayerische Hypo- und Vereinsbank, n’eut rien. Cela manifestement n’était pas un cas isolé. « Je dupliquais les certificats des violons quand j’en avais besoin », confie-t-il.

Le don de persuasion

Jörg Beirer, un des meilleurs administrateurs judiciaires autrichiens pour les cas de banqueroute est surpris. Dans certains cas, dit-il, Machold ne fournissait à la banque que des photocopies des instruments ou des évaluations qu’il avait lui-même rédigées. « Cela n’est pas une pratique bancaire standard pour accorder des millions pour une garantie ». Après avoir rencontré Machold une bonne douzaine de fois il lui reconnaît un grand talent de séducteur qui a dupé les banquiers, ainsi dit-il « L’homme savait utilisé à son avantage le portrait très flatteur qu’il avait su forgé de lui-même, château, collections d’horloges et d’appareils photos, voitures de luxe, des sociétés partout dans le monde et un réseau d’experts, pour donner l’impression de ce qu’il n’était pas et qu’il ne possédait pas ». Il ajoute ,« Machold a le don de la persuasion confirmé par une confiance en soi et du charme ».

Il en ressort qu’à partir des cinq dernières années écoulées il ne pouvait faire les fins de mois qu’en recourant à des pratiques de cavalerie pour payer ses dettes avec les banques et ses clients

A titre d’exemple la viole Carlo Ferdinando Landlfis datant de 1765 connut un étrange parcours. La Dutch National William L. donna à Machold une commission pour l’instrument de un million $, puis il disparut. Plus tard la viole réapparut sur une liste de la Flessabank, Machold avait utilisé le même instrument comme caution pour un prêt.

Mais le prêteur, domicilié dans la petite ville bavaroise de Schweinfurt, n’avait sa garantie que sur papier. En réalité la viole ainsi qu’un violon de 269 ans fabriqué par Camilius Camilli, avaient fini dans une caisse d’épargne autrichienne, la Raiffeisenlandesbank Niederösterreich de Vienne. Les banquiers avaient fait savoir à Machold dans les premières semaines de l’été 2009 qu’ils exigeaient le remboursement de son prêt s’il ne pouvait produire d’autre garantie. La fin était proche. Le courtier en violon leur donna en juin 2009 en caution bancaire des instruments qui ne lui appartenaient pas. Ils furent saisis comme pièces pour l’enquête.

William L. déposa une plainte devant la justice, ce qui mit la procédure en mouvement. De surcroît un nombre de plus en plus grand d’affaires obscures commençaient à apparaître au grand jour. Machold avait même trahi la confiance de ses amis comme Gert Jan K., citoyen hollandais, qui avait fait fortune comme directeur et associé dans une compagnie inscrite à la Bourse d’Amsterdam. Un mécène des arts, K. achetait des violons historiques et les mettait à disposition des musiciens. Il invitait souvent les Machold chez lui.

K. a déposé sous serment que Machold avait « illégalement vendu ou fallacieusement utilisé » cinq de ses instruments ainsi que plusieurs archets, et il revendique une perte de 20 millions $

Une autre manipulation

Machold essaya maintes fois, et ce depuis des années, de gagner du temps tant auprès des banques que de ses clients qui attendaient leur argent. En 2010, il fait mention d’une énorme tractation qu’il avait orchestré et l’avait obligé à effectuer plus de trente voyages, et qui le sauverait

Selon Machold, S, un milliardaire habitant près de Milan voulait acheter des instruments d’une valeur de 40 millions $. Au plan du règlement, 8 à 14 millions $ devaient être payés «bientôt» à titre de premier versement. Machold anticipait un profit avoisinant 16 à 18 millions $. Et si ce n’était pas assez il proclamait qu’il attendait un profit d’une tractation avec la Sawallisch Foundation, basée près du lac Chiemsee en Bavière. Pour finir, il fait état d’un accord qu’il avait mis en place en 2006 avec un groupe de compagnies de Pékin et qui devaient générer 15 millions $ de profit. Mais l’argent ne se matérialisa jamais et l’empire de Machold s’écroula.

Stephan Zinterhof, l’avocat de Machold est convaincu que la tractation avec le milliardaire italien S «aurait pu se matérialiser et pourrait toujours être conclue aujourd’hui »

Dans un email en date du 16 avril, des représentants du milliardaires assurent que ce dernier est encore intéressé à construire une collection d’instruments historiques et que les négociations préliminaires entre les propriétaires des violons, qui voulaient vendre leurs instruments au businessman italien, Machold servant en la circonstance d’intermédiaire, sont toujours valides.

Zinterhof estime que la conduite de quelques unes de ces banques était sujette à caution. « Compte tenu de l’ampleur de l’opération commerciale, les banques qui ont poussé Machold à la banqueroute devraient être interrogées afin que l’on sache pourquoi elles n’ont pas été plus patientes. »

Quant à l’option envisageant que Machold cède un jour son affaire à son fils Lüder elle n’est plus aujourd’hui envisageable. Alors qu’on le questionnait, Machold indiqua qu’il avait dit à son fils voilà quelques années qu’il devrait d’abord donner « un sérieux coup de balai » dans ses compagnies. Bel euphémisme


SPIEGEL. Par Carsten Holm traduction anglaise de Christopher Sultan

(Traduction en français de Pierre-Alain Lévy)


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