Rarement un élément de décor de théâtre n’aura connu tant de tribulations , en effet le rideau de scène de «Parade» peint en 1917 par Picasso, après avoir servi de fond de décor pour un ballet de Diaghilev aura voyagé depuis à travers le monde pas moins de dix fois représentant ce que les américains dans une exposition organisée à New York en 1984 appelait“ l’ esprit de l’Avant-Garde.”

Il constitue une des oeuvres phares de la formidable exposition intitulée «1917» présentée au Centre Pompidou-Metz

S’il est utile pour la bonne forme de noter ses dimensions exemplaires qui en font le plus grand rideau de scène jamais réalisé, 1050 x 1640 cm soit 172,2 m², il est plus particulièrement intéressant de fixer le cadre artistique culturel et historique où il fut créé


France. Paris. les années d’avant la Guerre 14-18. Paris toubillonne et voltige, Paris est la capitale des arts, on y vient de tous les coins du monde. Les artistes français sont en pleine gloire, c’est le triomphe des impressionnistes de Cézanne, Renoir, Monet, ou Degas, puis de nouveau noms apparaissent Matisse, Derain, Picabia, Braque, Rouault, Marcel Duchamp, Fernand Léger.

Cubisme et Fauvisme occupent le terrain, le surréalisme et le dadaïsme apparaissent.

Des amateurs d’art éclairés, des collectionneurs américains visitent Paris où même viennent s’ y installer (la famille Stein, Duncan Philipps, Sterling et Francine Clark)

Les artistes du monde entier affluent à Montpanasse ou à Montmarte, à la Rûche ou au Bateau Lavoir, ce sera l’École de Paris: Chagall, Soutine, Kikoïne, BrancusI, Modigliani, Pascin, Utrillo, Lipchitz etc., et parmi ceux-ci un certain Picasso qui arrive à Paris dès l’année 1900

Dans le même temps on vient des Amériques, d’Europe et aussi de Russie. Les Ballets russes dès 1909 viennent s’installer à Monte Carlo puis à Paris sous l’impulsion de leur fondateur Serge Diaghilev qui quitte Saint-Petersbourg pour la France. Ils présentent de nouvelles chorégraphies bien éloignées du classicisme ambiant un peu fatigué et qui ne se renouvelle pas. C’est le temps des avant-gardes et du mouvement. Tous les arts se rencontrent, percolent un terreau intellectuel particulièrement riche. Les rencontres entre artistes sont nombreuses et fécondes, et le génie des uns se fonde avec le talent des autres. C’est un temps de fusion et d’adoubements, de germination et de mélange.

Les Ballets russes bouleversent souvent et provoquent parfois un public parisien encore ensommeillé par les chorégraphies de Marius Petitpa dont le règne s’achève ; la musique russe de Stravinski réveille les sens et les chorégraphies de Diaghilev avec son danseur étoile Nijinski créent le choc. Lors de la première du “Sacre du Printemps” au théâtre des Champs-Élysées le 29 mai 1913, c’est l’affrontement, on en vient aux mains. On siffle, on conspue, on se bat dans la salle, les chapeaux volent, cris d’orfraie et autres noms d’oiseaux fusent. Admirateurs et détracteurs s’étripent gaillardement dans une mêlée homérique, les uns sont outrés par le caractère érotique voire pornographique et païen à leurs dires de la chorégraphie, tandis que les autres aspirant à plus de liberté et d’ouverture sur la vie et le monde sont éblouis et émerveillés par la beauté des formes, le rythme dionysiaque de la musique exsudant de la transcendance des corps dans une émotion enfin libérée et hédoniste.

Puis c’est en 1914, «Le Coq d’or» créé à Paris d’après un opéra de Rimsky-Korsakov ; les décors sont résolument cubistes et l’atmosphère russe

En 1916 un jeune poète, écrivain et dessinateur au coeur de l’avant-garde, exempté du service militaire pour sa santé fragile mais qui cependant s’était en vain porté volontaire en Belgique et tout juste revenu du front, un certain Jean Cocteau, admirateur du cubisme, présente Picasso à Diaghilev .Picasso a 35 ans. Cocteau propose à Diaghilev un ballet sur le thème du cirque, C’est l’enthousiasme Cocteau écrira le livret, Erik Satie la musique, et Picasso créera le décor, Léonid Massine en sera le chorégraphe. Diaghilev est ébloui par la personnalité et le talent de Picasso, ce sera le début d’une collaboration artistique entre eux deux, mieux encore ils seront l’un et l’autre les aimants énergétiques de multiples coopérations artistiques où danseurs, peintres, musiciens, écrivains travaillent ensemble à des mises en scène.

Jean Cocteau travaille sur le livret et propose des innovations en matière d’expression orale et sonore, Picasso se passionne pour un spectacle total, non seulement il peindra le rideau mais aussi il dessinera les costumes de personnages atypiques « les managers » dont l’apparence révélait du cubisme le plus pur et imaginatif, Satie dans sa maison d’Accueil travaille sans relâche à la partition

Le rideau devant lequel les danseurs se produiront est paradoxalement très traditionnel, bien loin de la révolution Cubiste dont Picasso avec Braque était une des fondateurs. Il contraste avec le tumulte de l’époque quand le feu et la mitraille au même moment en Champagne et dans la Meuse broient et tuent les hommes dans les tranchées. S’il n’est pas « luxe, calme et volupté,  » il représente en tous cas un univers serein et apaisé loin de la fureur des hommes qu’Apollinaire paradoxalement célébrera

« Silence bombardé par les froides étoiles

O mon amour tacite et noir

Lamente-toi puis soudain éclate en sanglots

Là-bas voici les blanches voiles

Des projecteus aux horizons d’espoir

Où la terre est creuse ainsi que sont les flots …

(In Poèmes à Lou)

Il représente sous un dais de rideaux baroques, derrière un chien allongé, un groupe de baladins, Pierrot et Colombine, Arlequin, guitariste, serviteur noir enturbanné, belle blonde au chapeau de paille pointu tout droit sortie de la « période bleue », tous assis autour d’une table et admirant une écuyère ailée comme une Victoire debout sur le dos d’une jument elle aussi portant tel Pégase des ailes et allaitant son poulain tandis qu’un singe dressé monte vers les cintres à une échelle tricolore.

Le fond du décor représente un paysage à peine esquissé avec un élément de ruine. Seules références au Cubisme, le positionnement d’une chocolatière ou les plis de la nappe

«Parade» constitue donc comme une parenthèse dans la réflexion de Picasso et l’expression naturaliste qu’il exprime contraste avec la recherche stylistique et cubiste qui fut la sienne dans la conception même des personnages qui évoluent sur scène, “ les managers” ainsi que les costumes des différents personnages et qu’il poursuivra après

Ce long cheminement qui le conduira dans l’univers de la danse lui assurera non seulement une connaissance approfondie du mouvement des corps forte utile au demeurant à l’expression de son dessin, mais par delà l’aspect formel et esthétique, il lui permettra d’entrer de plein pied dans un monde d’esthètes fortunés qui ne manqueront pas d’apprécier ses créations et d’affirmer l’excellence de son talent parmi les collectionneurs, le positionnant ainsi rapidement au pinacle des artistes de son temps

La première de «Parade» fut donnée le 18 mars 1917 au théâtre du Châtelet à Paris. L’accueil fut rien moins que mitigé et le public pour le moins n’était guère enthousiaste, parmi les admirateurs on trouvait Guillaume Apollinaire ou Juan Gris. Il est vrai qu’au même moment la bataille de Verdun faisait rage.

La collaboration entre Picasso et Diaghilev, entre Picasso et le théâtre sera féconde, outre «Parade», Picasso créera pas moins d’une dizaine de rideaux de scène, des décors ou des costumes : en 1919 «Le Tricorne» musique de Manuel de Falla, et chorégraphie de Massine, en 1924 «Le Train Bleu» ( ballet de Jean Cocteau et Bronislava Nijinska sur une musique de Darius Milhaud), «La dépouille du Minotaure en costume d’arlequin»( 1936) pour «14 juillet» de Romain Rolland.

Picasso fécondera le siècle de son talent


Pierre-Alain Lévy


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