L’art est fluide et vif, il se loge partout, il s’adapte et fait corps avec les civilisations dont il est à la fois le témoin et l’élément moteur. Le dessin animé est devenu l’incubateur de l’intelligence picturale, il est un moyen moderne, professionnel et culturel d’expression artistique, son intitulé même est de ce point de vue fort révélateur, un dessin qui possède à la fois du mouvement et qui est habité par de l’esprit, par une âme, joli non ?

Depuis plusieurs mois WUKALI présente chaque samedi un dessin animé, un film d’ animation. Nous débutons aujourd’hui une série consacrée aux films d’animation chinois, voici donc «La Flûte de bambou du garçon au buffle», ( Buffalo boy’s bamboo flute ). Dans les semaines suivantes chaque samedi sur WUKALI vous retrouverez votre rendez-vous dessin animé et donc la suite de cette série consacrée au dessin animé en Chine, faites le savoir autour de vous, transmettez et communiquez auprès de vos proches par E Mail, Facebook ou Twitter (cf. icônes), nous vous en remercions.

牧童短笛

Ce film d’animation (voir en bas de l’article) date de l’époque maoiste, il été réalisé en 1963 dans les Studios des films d’animation de Shanghaï par Te Wei 特伟. L’histoire d’un petit vacher et de son buffle. 牧童短笛. Te Wei (1915-2010), son réalisateur, est une personnalité éminemment respectée en Chine. Peintre, caricaturiste, il a donné ses lettres de noblesse au cinéma chinois. Il a notamment contribué à créer dans ses studios de Shanghaï, le lavis animé, une technique incroyable dont on ne connait toujours point le mystère.

C’est une véritable petit chef d’oeuvre tant pour la beauté et l’excellence de la peinture à la brosse et à l’encre, dans le droit fil d’une tradition millénaire chinoise, que pour la qualité de la musique qui emprunte à différentes pratiques et coutumes provinciales allant du Hunan au Hubei. La délicatesse infinie dans le rendue de la nature avec ses paysages, les montagnes, les fleurs, les oiseaux ou les poissons argentés ondoyant dans une eau cristalline, la sûreté de la touche, l’élégance et le raffinement, la beauté de la calligraphie puisent à la plus authentique des traditions de l’histoire de l’art chinoise, particulièrement l’époque Ming avec les peintures de T’Ang Yin 唐寅 ou de Chen Tchéou (15ème 16ème siècle). Le dessin admirable des arbres, des feuilles, des fleurs ou des branches ou cette charmante naïveté essentielle que l’on perçoit dans la représentation des oiseaux, la maîtrise inégalée de la technique de la peinture à l’encre que l’on peut confondre tant elle est parfaite avec de l’aquarelle, la quintessence de sensibilité et de finesse qui s’exprime dans une limitation d’effets pour atteindre à la véritable beauté et à l’essence et ouvrant l’imaginaire à encore plus de liberté donnent à ce petit film un caractère d’universel.

Un véritable concerto a été écrit spécialement pour ce film par le compositeur He Luting 賀綠汀, 贺绿汀 et son inspiration est fidèle à la tradition. A cet égard les instruments chinois : le pipa ( luth) 琵琶, la cithare chinoise le guzheng 古箏, ou la flûte dizi , expriment une infinie douceur et contribuent à créer cette impression évanescente et syncopée entre la terre, l’eau et le cliel dans la dématérialisation de l’élément liquide rendu encore plus palpable au coeur de ce film. L’amphibologie consubstantielle de la graphie chinoise induisant sur un seul signe, sur un seul idéogramme, un choix possible de sens est aussi perceptible dans le dessin qui là aussi a valeur de symbole; par exemple dans la deuxième partie du film plus orientée vers l’air, on aperçoit à un moment donné un vol de cinq oiseaux, il s’agit là d’une référence explicite aux cinq notes constitutives de la musique chinoise opposée à la musique occidentale construite sur sept.


Lors de la Révolution culturelle, de nombreux artistes et techniciens travaillant aux Studio des films d’animation de Shanghaï, 上海美术电影制片厂, furent maltraités certains d’entre eux furent même tués, quand d’autres se suicidèrent. On leur reprochait leur révisionnisme, et de se consacrer à des tâches bourgeoises non compatibles avec le bonheur du peuple. Le compositeur de la musique de ce film He Luting, qui était aussi Directeur du Conservatoire de Shanghaï, eut le courage de s’opposer et de faire front contre les Gardes rouges. Dans une émission de télévision sur la CCTV et alors qu’on lui reprochait d’aimer Debussy et d’être influencé par la musique occidentale il traita avec véhémence et courage ses accusateurs de menteurs.

Après la Révolution culturelle, un grand nombre des personnes qui travaillaient au Studio des films d’animation de Shanghaï avait disparu. L’arrivée des films coréens et japonais en Chine eut une grande influence, et progressivement le Studio des films d’animation perdit la marque artistique qu’il avait créé pour réaliser des films plus commerciaux pour satisfaire le marché.

Nonobstant cela, il faut savoir que l’industrie du cinéma en Chine après l’indienne et l’américaine est la troisième du monde.

( à suivre …! )


Cet article n’aurait pas pu être écrit sans l’aide précieuse de Sun Chia Hung que je tiens vivement à remercier.

Pierre-Alain Lévy



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