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Elsa


Je suis l’hérésiarque de toutes les églises

Je te préfère à tout ce qui vaut de vivre et de mourir

Je te porte l’encens des lieux saints et la chanson du forum

Vois mes genoux en sang de prier devant toi

Mes yeux crevés pour tout ce qui n’est pas ta flamme

Je suis sourd à toute plainte qui n’est pas de ta bouche

Je ne comprends des millions de morts que lorsque c’est toi qui gémis

C’est à tes pieds que j’ai mal de tous les cailloux des chemins

A tes bras déchirés par toutes les haies de ronces

Tous les fardeaux portés martyrisent tes épaules

Tout le malheur du monde est dans une seule de tes larmes

Je n’avais jamais souffert avant toi

Souffert est-ce qu’elle a souffert

La bête clamant une plaie

Comment pouvez-vous comparer au mal animal

Ce vitrail en mille morceaux où s’opère une mise en croix du jour

Tu m’as enseigné l’alphabet de douleur

Je sais lire maintenant les sanglots Ils sont tous faits de ton nom

De ton nom seul ton nom brisé ton nom de rose effeuillée

Ton nom le jardin de toute Passion

Ton nom que j’irais dans le feu de l’enfer écrire à la face du monde

Comme ces lettres mystérieuses à l’écriteau du Christ

Ton nom le cri de ma chair et la déchirure de mon âme

Ton nom pour qui je brûlerais tous les livres

Ton nom toute science au bout du désert humain

Ton nom qui est pour moi l’histoire des siècles

Le cantique des cantiques

Le verre d’eau dans la chaîne des forçats

Et tous les vocables ne sont qu’un champ de culs-de- bouteille à la porte d’une cité maudite

Quand ton nom chante à mes lèvres gercées

Ton nom seul et qu’on me coupe la langue

Ton nom

Toute musique à la minute de mourir

Louis ARAGON (1959)


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