Mikhaïl Lermontov, est un des plus grands poètes et écrivains russes du XIXe siècle. Né en 1814 il mourra en duel en 1841. Sa mère meurt deux ans après sa naissance, il est dés lors éduqué par sa grand mère maternelle, Yelizaveta Alekseyevna, issue de la haute noblesse russe, qui le soustrait à son père.

Il découvre très jeune à l’âge de quatorze ans sous les conseils de son précepteur allemand Lévy, les oeuvres de Byron et de Pouchkine, et aussi Goethe et Schiller. On compare parfois son oeuvre à celle de Vigny. Son caractère asocial, solitaire et taciturne le dessert parmi ses compagnons étudiants de l’Université de Moscou. Chassé de l’université pour impertinence envers un professeur, il intègre l’école des junkers (haute administration terrienne) et devient rapidement officier. La mort de Pouchkine (tué lors d’un duel) provoque chez Lermontov un sentiment d’accablement et de douleur très profond, il réagit violemment en s’en prenant à la Cour. Cela lui vaudra d’être condamné à rélégation dans le Caucase, il y séjournera d’ailleurs deux fois. C’est là qu’il trouvera son inspiration, son exotisme, il y trouvera matière pour « Un poète de notre temps » son roman le plus célèbre qui lui vaudra une réputation universelle, ainsi que pour le “ Le démon”.

Il sera tué lors d’un duel qui l’opposa à son aide de camp, Nikolay Martynov, qui ne supportait plus ses sarcasmes. Il tombera au premier feu, sans avoir usé de son pistolet. Il avait seulement 27 ans, soit onze ans de moins que Pouchkine qui connut le même destin

Son oeuvre fut essentiellement connue après sa mort, elle exalte à la fois des émotions de type panthéiste, son expression passionnée et vibrante des paysages et de la nature où il posa ses héros, ainsi que des inspirations lyriques et patriotiques qui contribuèrent à le rendre très populaire au sein de la jeunesse russe.

Pendant des années son poème “Le démon ” subit la vindicte des censeurs qui lui reprochaient tout à la fois un athéisme virulent et une sensualité débordante et sacrilège

Pierre-Alain Lévy


– A la suite du poème, vous trouverez la version originale en russe, Демон ainsi qu’une vidéo dans cette même belle langue.


Le Démon

Un sombre Esprit, un exilé

Sur notre terre pécheresse

Planait, quand l’essaim désolé

Des souvenirs soudain se presse

Devant le voyageur ailé.

Il revoit les jours d’allégresse

Où, Chérubin resplendissant,

La comète ardente, en passant,

De sa crinière lumineuse

L’effleurait en le caressant;

Les temps où, dans la nuit brumeuse

De l’éternelle immensité,

Du désir de savoir hanté,

Avide, il suivait à la trace

Les caravanes de l’espace

Et les astres précipités;

Les temps où, premier-né des Êtres,

Pur chef-d’œuvre du Créateur,

Pour l’amour il venait de naître;

Où la foi remplissait son cœur

Ignorant du mal et du doute;

Où son œil ne pouvait encor

Mesurer la funèbre route

Qu’un passé monotone et mort

Maintenant devant lui déroule.

Toujours, menaçant sa raison,

Des souvenirs s’accroît la foule:

Comme un nageur avec la houle,

Il lutte avec ses visions.


Errant sans but et sans asile

Dans le Désert de l’infini

Voilà longtemps que le Banni

Voit s’enfuir les siècles stériles

Emportés d’un essor fatal.

Sur notre monde de souffrance,

Sur la Terre, il répand le mal

Sans effort et Sans jouissance.

Mais la servile Obéissance

Des humains enfin laisse En lui

L’ennui du mal, le pire Ennui.


.Ainsi donc, le malheur farouche

Fondait sur le palais bruyant;

Thamar se jette sur sa couche,

éclate en sanglots déchirants,

Et son sein oppressé halète…

Tout à coup une douce voix,

Voix d’enchanteur et de poète,

Jaillissant de la nuit muette,

La remplit d’extase et d’effroi :

«O chère enfant en vain tu pleures:

D’un stérile espoir tu te leurres,

Si, sur un corps inerte et froid,

Tu crois répandre une rosée

Vivifiante, et si tu crois

Que, de tes larmes arrosée,

La chair morte peut refleurir…

Tes pleurs ne feront que flétrir

Et brûler la fleur de tes joues,

Et qu’enténébrer tes beaux yeux

Et cet époux auquel tu voues

Tant de soins, la clarté des cieux

à présent rayonne et se joue

Dans son regard transfiguré;

Il entend des chants éthérés;

Que sont donc la terre et ses songes,

O vierge, que sont tes chagrins,

Pour un hôte des deux sereins?

Le deuil terrestre est un mensonge.

Crois-moi, doux Ange d’ici-bas,

Le sort d’un être périssable,

D’un être de chair, ne vaut pas

Un de tes pleurs inestimables!


Oui, par le premier jour du monde,

Par l’effroi de son dernier jour,

Par la honte du crime immonde,

Par le victorieux retour

De la Justice et de l’Amour ;

Par l’épouvante de la chute,

Par l’immense orgueil de la lutte,

Et par ma brève ambition

Et mes espoirs d’une minute ;

Par l’immortelle vision

Que j’eus au temps de l’innocence,

Et qu’évoqué en moi ta présence ;

Par la redoutable imminence

De notre séparation ;

Par le sort de mes anciens frères,

Par tous les Esprits conjurés ;

Par mes vigilants adversaires,

Les archanges, par leur bannières,

Et par leurs glaives acérés ;

Par le ciel, par l’enfer, je jure,

Et par ce que vous adorez,

Vous, les tremblantes créatures ;

O Thamar, je jure par toi,

Par ta sainteté, par ta foi,

Ll’haleine de ta bouche pure,

Les vagues de ta chevelure,

Tes premières larmes, et par

L’éclair de ton dernier regard ;

Par mon bonheur, par ta souffrance,

Je jure enfin par mon amour

Que j’ai renoncé pour toujours

À mon orgueil, à ma vengeance.

Je ne sèmerai plus jamais

Le venin de la flatterie.

J’apprendrai comme on aime et prie ;

Avec le Ciel je veux la paix !

Je veux croire au bien ; vois, j’efface

D’une larme de repentir

Sur mon front foudroyé, la trace

Du feu céleste. — II va fleurir

Dans une paisible ignorance,

Le monde que par ma science.

(1837)

Mikhaïl Iourievitch LERMONTOV(1814-1841)

Traduit par Henry Grégoire



Демон


Печальный Демон, дух изгнанья,

Летал над грешною землей,

И лучших дней воспоминанья

Пред ним теснилися толпой

Тех дней, когда в жилище света

Блистал он, чистый херувим,

Когда бегущая комета

Улыбкой ласковой привета

Любила обменяться с ним…


И над вершинами Кавказа

Изгнанник рая пролетал,

Вдали Казбек, как грань алмаза,

Снегами вечными сиял


И, глубоко внизу чернея,

Как трещина, жилище змея,

Вился излучистый Дарьял…


Несется конь быстрее лани,

Храпит и рвется, будто к брани,

То вдруг осадит на скаку,

Прислушается к ветерку

Широко ноздри раздувая,

То, разом землю ударяя,

Шипами звонкими копыт,

Взмахнув растрепанною гривой,

Вперед без памяти летит…


В последний раз

Она плясала,

Увы, заутро ожидала,

Ее, наследницу Гудала,

Свободы резвую дитя,

Судьба печальная рабыни,

Отчизна, чуждая поныне

И незнакомая семья…


Я опущусь на дно морское,

Я полечу за облака,

Я дам тебе всё-всё земное,

Люби меня! » – И он слегка

Коснулся жаркими устами

К её трепечущим губам…

Соблазна полными речами

Он отвечал ее мольбам.

Могучий взор смотрел ей в очи,

Он жёг ее во мраке ночи…


Как пери спящая мила,

Она в гробу своем лежала,

Билей и чище покрывала

Был томный цвет ее чела.

Навек опущены ресницы…

Но кто б, о небо, не сказал,

Что взор под ними лишь дремал,

И, чудный, только ожидал

Иль поцелуя, иль деницы…


В пространстве синего эфира,

Один из ангелов святых,

Летел на крыльях золотых,

И душу грешную от мира

Он нес в объятиях своих.

И сладкой речью упованья

Ее сомненья разгонял,

И след проступка и страданья

С нее слезами он смывал.

Издалека уж звуки рая

К ним доносилися – как вдруг

Свободный путь пересекая,

Взвился из бездны адский дух.

Михаил Лермонтов.


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