…Platon dit qu’autrefois l’homme avait eu des ailes,

Un corps impénétrable aux atteintes mortelles ;

La douleur, le trépas, n’approchaient point de lui.

De cet état brillant qu’il diffère aujourd’hui !

Il rampe, il souffre, il meurt ; tout ce qui naît expire ;

De la destruction la nature est l’empire.

Un faible composé de nerfs et d’ossements

Ne peut être insensible au choc des éléments ;

Ce mélange de sang, de liqueurs, et de poudre,

Puisqu’il fut assemblé, fut fait pour se dissoudre ;

Et le sentiment prompt de ces nerfs délicats

Fut soumis aux douleurs, ministres du trépas :

C’est là ce que m’apprend la voix de la nature.

J’abandonne Platon, je rejette Épicure.

Bayle en sait plus qu’eux tous ; je vais le consulter :

La balance à la main, Bayle enseigne à douter,

Assez sage, assez grand pour être sans système,

Il les a tous détruits, et se combat lui-même :

Semblable à cet aveugle en butte aux Philistins,

Qui tomba sous les murs abattus par ses mains.

Que peut donc de l’esprit la plus vaste étendue ?

Rien : le livre du sort se ferme à notre vue.

L’homme, étranger à soi, de l’homme est ignoré.

Que suis-je, où suis-je, où vais-je, et d’où suis-je tiré ?

Atomes tourmentés sur cet amas de boue,

Que la mort engloutit, et dont le sort se joue,

Mais atomes pensants, atomes dont les yeux,

Guidés par la pensée, ont mesuré les cieux ;

Au sein de l’infini nous élançons notre être,

Sans pouvoir un moment nous voir et nous connaître.

Ce monde, ce théâtre et d’orgueil et d’erreur,

Est plein d’infortunés qui parlent de bonheur.

Tout se plaint, tout gémit en cherchant le bien-être :

Nul ne voudrait mourir, nul ne voudrait renaître.

Quelquefois, dans nos jours consacrés aux douleurs,

Par la main du plaisir nous essuyons nos pleurs ;

Mais le plaisir s’envole, et passe comme une ombre ;

Nos chagrins, nos regrets, nos pertes, sont sans nombre.

Le passé n’est pour nous qu’un triste souvenir ;

Le présent est affreux, s’il n’est point d’avenir,

Si la nuit du tombeau détruit l’être qui pense.

Un jour tout sera bien, voilà notre espérance ;

Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion.

Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison.

Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance,

Je ne m’élève point contre la Providence.

Sur un ton moins lugubre on me vit autrefois

Chanter des doux plaisirs les séduisantes lois :

D’autres temps, d’autres mœurs instruit par la vieillesse,

Des humains égarés partageant la faiblesse,

Dans une épaisse nuit cherchant à m’éclairer,

Je ne sais que souffrir, et non pas murmurer.

Un calife autrefois, à son heure dernière,

Au Dieu qu’il adorait dit pour toute prière :

« Je t’apporte, ô seul roi, seul être illimité,

Tout ce que tu n’as pas dans ton immensité,

Les défauts, les regrets, les maux, et l’ignorance.

Mais il pouvait encore ajouter l’espérance.

VOLTAIRE


Illustration: Gravure avec rehauts d’aquarelle. 12,5×19,6 cm. Éditée à Londres vers 1760 chez W. Owen à Temple Bar. On peut y lire:
« A general view of the city of Lisbon the capital of the Kingdom of Portugal before the late dreadful Earthquake on Nov.r 1.st 1755  »

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