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Au gré d’un voyage qui l’a conduite de Lorraine en Puisaye, dans la proche Bourgogne, Marie-Claude Busso, en travail de mémoire dans l’immobilité feinte du temps qui tourmente puis apaise, arpentant des terroirs dont les pierres et les paysages en témoins d’éternité célèbrent toute la spiritualité humaine, raconte dans un superbe récit sa “rencontre” émerveillée avec M’an Jeanne et des personnalités toutes pétries d’humanité vraie.

Marie-Claude Busso est l’auteur de «Souffle la bise sur les mirabelles», à voir sur wukali.net

P-A L


Déjà s’estompe la magie de Noël… Déjà apparaissent, à l’horizon doré, Gaspard, Melchior, Balthazar, mystérieusement guidés, porteurs de somptueux présents… Prodigieuse Epiphanie !

Sous les branches du sapin se cachent encore d’autres merveilles. Une multitude de livres, CD, DVD, sélection de Wukali, offrant un appréciable choix culturel. Le rêve s’installe quand vos yeux enchantés découvrent, telles de naïves estampes, des personnages mirobolants, rois, reines, clowns… brillantes étoiles filantes nées au firmament de l’imaginaire. Des œuvres de « M’an Jeanne ».

Joli conte de fées, la fabuleuse histoire de « M’an Jeanne » ?

Par quel mystère, cette fillette abandonnée à la naissance, puis domestique agricole, est-elle devenue, à 71 ans, peintre d’un tel talent ?

Vous n’y arriverez pas par hasard, au Château du Tremblay, c’est sûr… Vous le chercherez, sans doute… Vous comprendrez vite qu’il se mérite. ..

Il est discret, comme s’il voulait créer la surprise au détour d’une route campagnarde ordinaire, dans cette Puisaye que vous connaissez de nom, grâce à vos lectures, car elle a donné le jour à l’une de nos plus vibrantes plumes, Colette. Sa « Bourgogne pauvre » où se situe « La maison de Claudine », son pays natal, le village de St Sauveur en Puisaye, elle les résume en un trait passionné : « Une relique, un terrier, une citadelle, le musée de ma jeunesse ».

Dans ces paysages, chargés des souvenirs de Colette, illuminés d’un bon soleil de mai, je scrute les panneaux indicateurs, dont le nombre semble restreint afin de ne pas dénaturer les lieux, peut-être… Ou d’obliger le visiteur à s’y attarder pour qu’il apprenne à en dépasser l’apparente banalité… Je cherche Fontenoy. Non, pas le Fontenoy de la célèbre victoire française contre les anglais et les hollandais, au 18° siècle, celui-là est en Belgique. Le « mien » est bien en Puisaye (attention, prononcer « puisais » !), très important aussi puisqu’il est le site de « la » bataille qui fit rage entre les petits-fils de Charlemagne et conduisit à donner ses limites à la France. Bigre…

« Ensuite, quand vous aurez trouvé Fontenoy, arriver au Château du Tremblay sera un jeu d’enfant », m’a-t-on dit. Dans ce musée, dont je n’ai jamais entendu parler, Ghislaine Vetter vient d’accepter de me recevoir.

Etrange concours de circonstances.

Les 21 et 22 mai 2011, se tient à Auxerre la « Biennale du livre d’artiste ». Ayant entrevu dans cette manifestation l’opportunité de rencontrer des artistes, des éditeurs, des professionnels à qui je pourrais montrer les travaux de peinture de ma fille, je décide de m’y rendre. J’ai ouvert récemment les archives de Christine, jeune peintre n’ayant jamais voulu exposer, décédée d’un cancer fin 2008, à 41 ans… Et je me trouve désemparée face à une tâche dont la charge émotionnelle m’étreint, clouée d’admiration devant la beauté qui s’offre à moi, incapable d’un jugement objectif sur la valeur de ce travail. Seuls mes proches ont vu cette production. Ils aiment beaucoup. Mais quel crédit leur accorder ? Ne sont-ils pas influencés par leurs sentiments ?

Montrer. Recueillir des avis. Parler à des gens du métier. Recevoir des conseils. Telles sont les raisons de mon déplacement à Auxerre.

Les exposants se répartissent sur trois emplacements assez éloignés l’un de l’autre. Le matin, j’ai le temps de visiter la Bibliothèque Municipale et de me familiariser avec la création contemporaine de livres d’artistes. Je pense aller à la maison de quartier des « Piédalous », excentrée, après mon rendez-vous de 14 h avec la Présidente de l’Association « Mouv’Art », dans une jolie galerie, en centre ville, où je découvre des œuvres originales et surprenantes.

La Présidente et sa jeune collègue prennent le temps de bien regarder l’échantillonnage des travaux de ma fille que je leur présente. Je les sens plus qu’intéressées. Emues, séduites. Nous parlons. Sensibilisée par le destin tragique de Christine, la responsable de « Mouv’Art » a accepté cette rencontre bien qu’elle ait des invités chez elle. De plus, elle est originaire de St Etienne où elle connaît bien un professeur des Beaux-Arts, école que Christine a fréquentée 5 ans.

« Il ne faut pas laisser cela dans des cartons. C’est magnifique. Il faut montrer »… « Je réfléchis à ce qu’on pourrait faire »… « J’ai bien une idée mais c’est à 40 km d’ici »… « Si vous voulez, j’appelle Ghislaine Vetter »…

Comme elle n’a pas le numéro de téléphone, nous nous rendons à l’Office du Tourisme d’Auxerre. L’hôtesse déroule à mon intention une affiche représentant un personnage fabuleux, tout en couleurs gaies, comme sorti d’un imaginaire merveilleux. Pour la première fois, j’entends parler de « M’an Jeanne » et de sa peinture naïve. « Vous ne connaissiez pas ? Elle est très célèbre ici ! Vous savez, le Château du Tremblay, c’est un Centre Régional d’Art Contemporain ».

Franchement, non, je ne savais rien de tout cela.

Et voilà pourquoi, plutôt que de continuer consciencieusement la visite des espaces où s’anime la « Biennale du livre d’artiste », je bifurque vers le sud, oubliant peu à peu Colette, la Biennale , les Piédalous, Auxerre… Pourquoi je roule sur des routes étroites, enluminées de la luxuriance printanière, avec, en filigrane, la peinture de M’an Jeanne que je perçois comme un signe de bon augure. Un sourire du destin.

Délicieuse première impression.

Dans la vaste cour du manoir, sorte de ferme-château d’époque Louis XIII, s’agitent doucement de grandes toiles blanches décorées de personnages stylisés, peints en noir. On croirait que sèchent les draps d’une colossale lessive, consécutive à une fastueuse fête seigneuriale. L’ombre du Grand Meaulnes se profile ici ou celle d’une terrasse italienne où Gabriel (Marcello Mastroianni), homme réprouvé pour son homosexualité, tend les pinces à linge, d’un geste gauche et tendre, à Antonietta (Sophia Loren), femme sans joie dans sa vie d’épouse. Oui, c’était « Une journée particulière », le beau film d’Ettore Scola… Les tissus dansent sous le vent, vous touchent le visage, échappent à votre main qui n’ose les retenir tant elle les craint fragiles. Pour avancer, il faut se frayer un chemin car les grandes pièces volantes, tendues sur trois cordes reliant angle du mur à arbres, puis arbre à arbre, ne laissent aucun passage direct. Les silhouettes, dans une impressionnante virtuosité chorégraphique, s’expriment en 3 D : leur propre mouvement suggéré par les formes élancées des personnages et la danse des toiles, libres en bas, prisonnières en haut.

J’imagine l’artiste sur son escabeau, dessinant les corps à grands coups de pinceaux, luttant contre le vent qui joue à lui ravir son support. Son geste sûr et ample est celui d’une professionnelle aguerrie au travail in situ, sur des décors de théâtre, de cinéma et de télévision.

Charmée, je traverse « Les ombres » d’Anne Marchand, je me mêle à leur ballet, j’écoute la musique enjôleuse du « Dialogue aérien des ombres ».

Le labyrinthe enchanté me conduit au château.

Ghislaine Vetter m’accueille dehors. Simple et chaleureuse. Solaire.

Elle nous installe à une petite table ronde, près des arbres séculaires, face aux voiles déployées ondulant sous la brise. Alors se produit le miracle de la communication spontanée. Deux femmes, étrangères l’une à l’autre un instant auparavant, soudain proches comme deux jumelles, unies par une compréhension mutuelle, une sensibilité identique, une émotion partagée devant la peinture de Christine et l’évocation de l’étrange itinéraire de M’an Jeanne. Un moment rare et délectable. Une intense communion de l’esprit et du cœur. Puis, tout naturellement, s’établit un dialogue, ouvert et néanmoins retenu, léger et pourtant sérieux, pudique. Un dialogue où s’échangent des tranches de vie, des expériences, du vécu, du rêvé…

Deux amies bavardent…

« Il me semble que j’ai toujours connu M’an Jeanne, pourtant nous ne nous sommes jamais rencontrées. Elle était déjà morte lorsque, jeune institutrice, je suis venue ici suivre un stage de sculpture organisé par son fils Jean-Louis… Et, voyez, je n’en suis jamais repartie ! Nous nous sommes mariés… C’est moi qui ai poussé Jean-Louis à créer un « Musée M’an Jeanne », après un rêve étrange où elle m’incitait à le faire… Quelle joie lorsque, en 1993, nous avons réalisé mon rêve. »

Jeanne naît à Paris le 19 septembre 1902, de père inconnu. Elle est abandonnée, à 5 jours, par une maman, modiste, qui ne peut pas l’élever mais lui laisse son nom : Crouazel. Placée en famille d’accueil dans l’Yonne, puis dans une ferme dès ses 13 ans, elle travaille pour les autres. Même enfance instable, même adolescence laborieuse pour celui qu’elle épousera. Leur fils, né en 1934, à Fontaines dans l’Yonne, souhaite une autre vie. Autodidacte parfait, il s’adonne d’abord à la musique puis il devient artiste fondeur, forgeron, sculpteur. En 1956, Jean-Louis Vetter rejoint au Tremblay son ami Fernand Rolland, comédien, plasticien, poète, né à Auxerre en 1920. Ils occupent une aile du château et organisent une première exposition de leurs œuvres dans un grenier, en 1965. Cette galerie originale, proche de Vézelay, bientôt connue des Parisiens, attire de nombreux artistes. Elle deviendra CRAC (Centre Régional d’Art Contemporain) en 1978.

La vente de leur production artistique, dans la mouvance parisienne des années 60, leur permet bientôt d’acheter le Château du Tremblay.

Je suis suspendue au récit de Ghislaine. Je voudrais tout savoir. Où sont les œuvres des deux hommes ? Et M’an Jeanne, peintre à 71 ans ? Comment est-ce possible ?

J’apprends que Fernand Rolland a fait don de toutes ses œuvres au Conseil Général de l’Yonne. Une salle du CRAC lui est consacrée.

Quant à Jean-Louis Vetter, ses collections sont dispersées dans le monde entier : Bourgogne et France, bien sûr, mais aussi Belgique, Pays-Bas, Suisse, Italie, Allemagne, Grande-Bretagne, Canada…

« Même près de chez vous ! », me dit Ghislaine en riant. « A Saint-Bérain-sous-Sanvignes ! C’est bien près de Montceau-les-Mines et du Creusot ? Jean-Louis avait reçu la commande d’un taureau par la municipalité. Nous sommes allés le livrer et participer à l’inauguration. C’est un bon souvenir car nous avons été très bien reçus ! Il doit toujours y être, sur une place, près de l’église. »

Me voilà honteuse de mon ignorance quant à la présence d’une sculpture de Jean-Louis Vetter à 20 km de chez moi !!!

Réparant cette incongruité, je me précipite à Saint-Bérain-sous-Sanvignes dès le lendemain.

Il est là, le « Taureau de Jean-Louis Vetter », avec en toile de fond l’église et le monument aux morts. Dressé sur un socle de pierre brute, la queue relevée à l’horizontale tel un cerf-volant, la virilité affirmée, les cornes torsadées, effilées et agressives, il s’arc-boute sur de puissantes pattes arrière, prêt à s’élancer pour empaler un assaillant. Le corps, légèrement arqué, donne une sensation d’équilibre entre force et grâce. Vu du côté droit, il semble paisible bien qu’attentif alors que du côté gauche il exhibe une férocité combattive. De face, interrogateur, inoffensif, il tend son museau, comme s’il cherchait une caresse. D’ailleurs, vous n’y tenez plus. Le bronze cuivré, vieux cuir poli, irisé entre ébène et bois rouge des îles, attire la main. Vous le touchez d’abord du bout des doigts puis passant et repassant la paume de votre main, vous jouissez du plaisir que procure le contact physique direct avec l’objet sculpté. Vous croyez un instant, en fermant les yeux, retrouver les gestes savants de l’artiste lissant la matière.

Il est beau, à Saint-Bérain-sous-Sanvignes, le taureau de Jean-Louis Vetter. Mais le voient-ils encore, les passants qui passent, les habitants qui habitent, les penseurs qui pensent ?… Tous tellement préoccupés et pressés…

Et M’an jeanne ?

M’an Jeanne reste indifférente aux expositions organisées au château où elle est venue habiter après le décès de son mari. Elle préfère sa cuisine et la compagnie de son chien. Soudain, à 71 ans, parce qu’elle s’ennuie et qu’une enfant a oublié ses feutres, en l’absence de Jean-Louis et Fernand, à Paris pour affaires, elle se met à colorier des carrés sur une enveloppe. Puis elle réalise des frises reproduisant les objets de son environnement pour finalement créer des personnages pittoresques, tableaux naïfs, remarqués par les amis de passage. Peut-être Fernand l’a-t-il stimulée en lui offrant une grande boîte de pastels ?

Par quelle brèche ce musée imaginaire enfoui s’est-il faufilé pour exploser au grand jour ?

Mystère des êtres… Enigme de l’acte créatif…

C’est ainsi que M’an Jeanne, nouveau centre d’intérêt pour les amateurs d’art, les médias, les critiques, passe à la télévision, brusquement célèbre grâce au journaliste Max-Pol Fouchet, venu de Vézelay, enthousiasmé à la découverte de l’œuvre.

Peu avant sa mort, en 1975, ses tableaux sont exposés à Auxerre, Abbaye Saint-Germain (en avril et mai), puis au Vésinet, Centre des Arts et Loisirs (en novembre), à côté du « Douanier » Henri Rousseau, sous l’impulsion de Max-Pol Fouchet. Ensuite, après sa disparition, le public a pu découvrir ses œuvres à Paris et à Bruxelles en 2000. Aujourd’hui, d’une façon permanente, au « Musée M’an Jeanne », CRAC du Tremblay.

Surprise de gagner de l’argent si facilement, rien qu’en se « désennuyant », elle peint pendant 3 ans, jusqu’à ce que la maladie l’emporte. Malgré ce court laps de temps et de nombreuses interruptions liées à des crises de rhumatismes, elle nous laisse une œuvre étonnante, rassemblée au Tremblay, sauf les tableaux donnés ou vendus à des particuliers. De la « Quatrième période », celle des personnages, nous reste une centaine de petits formats dont une cinquantaine au musée. Certaines personnes ont parlé d’inspiration aztèque, d’écriture automatique, d’art spontané… N’est-il pas plus raisonnable de croire qu’elle était douée d’un prodigieux talent qui n’avait jamais trouvé l’occasion de s’exprimer ?

C’est une belle histoire, non ? Un conte merveilleux… Comme celui de la citrouille devenue carrosse et la petite souillon princesse d’un soir.

Oui, c’est une belle histoire que Ghislaine Vetter raconte dans un livre illustré qu’elle vient d’écrire, intitulé « M’an Jeanne, peintre à 71 ans ».

Pour les travaux de Christine, elle dit : « C’est beau… C’est une œuvre… Il faut l’exposer… Qui sait, peut-être ici… Un jour… »

Puis elle me propose de visiter le musée, seule car elle doit garder la petite pièce où elle vend livres, posters et reproductions sur cartes postales.

Je pars à l’aventure, sur les traces de l’insolite.

L’escalier de gauche conduit au comble aménagé en galerie. Impressionnante perspective de salles en enfilade, individualisées mais ouvertes. Les œuvres se devinent sur fond blanc, coupé de lignes multidirectionnelles en bois. Votre instinct vous pousse à avancer vite. Votre curiosité voudrait vous conduire directement à M’an Jeanne. Mais les gardiens du temple, poutres de charpente à hauteur de votre front, vous rappellent (durement !) que le temps ne se compte pas face à l’art. Se précipiter serait manquer de respect aux artistes. « Il faut se préparer le cœur » explique le Renard au Petit Prince amoureux, impatient de retrouver sa Rose. « On ne voit bien qu’avec le cœur », dit-il aussi.

Réflexion faite, puisque j’ai aimé « Les ombres » d’Anne Marchand, je vais commencer par « Les arts textiles », thème de l’exposition temporaire en 2011. Ensuite je m’imprégnerai de l’ambiance que créaient Jean-Louis et Fernand autour de M’an Jeanne. Après seulement, bien préparée, dans une disposition d’esprit en harmonie avec la vieille dame, j’irai à sa rencontre.

Le vaste espace réservé à Brigitte Bouquin-Sellès ne manque ni d’intérêt ni d’originalité. Le textile, c’est sa patrie. Elle a pris son essor dans ce chaudron. Une formation de « Lissière » (ou « Licière ») aux Beaux-Arts d’Angers la plonge dans le monde du tissage et de la tapisserie et détermine l’orientation de son travail. Etonnée, je regarde les volumes mousseux réalisés à partir de la récupération de fausses lisières tombées des fabriques de mouchoirs de Cholet. Il est demandé de ne pas toucher. Dommage ! On voudrait s’y blottir comme dans un nid duveteux ! J’admire surtout ses réalisations en feutre. Grands tableaux blancs sur murs blancs. Toutes les nuances du blanc évoquent les jeux de Pierre Soulages avec les noirs. Le blanc cassé initial, contraste frappant avec le blanc cru des murs, se diversifie sous le jeu des lumières : un ton plus vif sur les reliefs, plus gris dans les creux. Collé, noué, tressé, le feutre s’organise en volumes traçant de larges et doux mouvements. Maîtrise parfaite de la matière. Magnifique travail !

Fernand Rolland, fantaisiste de haut niveau, ne met jamais de frein à ses débordements imaginatifs… N’a-t-il pas été ouvrier agricole, facteur, employé dans l’alimentaire, que sais-je encore ?… Ses réalisations, incroyablement diverses, s’inspirent souvent du quotidien : pots de confiture, recettes de cuisine colorées, collages mêlant toutes sortes d’objets, peintures, poèmes, romans, sculptures… Créativité expansive, exubérante et généreuse. Je crois entendre, en écho, le rire de Fernand, l’ami de toujours.

Jean, le fils de M’an Jeanne et P’a Louis, a choisi « Jean-Louis » pour prénom d’artiste. Une enfance pauvre et laborieuse, la frustration de ne pas être allé au collège, la déception d’avoir dû abandonner le piano après la perte d’un doigt lors de travaux agricoles le conduisent à transcender la dureté de l’existence. Il applique sa force et son besoin créatif à la froideur du métal brut. De ses mains surgissent alors des objets en fer forgé (« Le Lutrin de l’église de Saint-Fargeau »), des sculptures en bronze (« Le taureau de St Bérain-sous- Sanvignes »). Dans l’écrin blanc où je me trouve, les pièces exposées, de petite taille, sont bien mises en valeur sur des colonnes à base carrée, de hauteurs différentes, espacées pour laisser au regard une juste perception et permettre au visiteur-observateur de les contourner aisément. Des photos encadrées, accrochées aux murs, montrent les pièces disséminées de par le monde. Les outils de Jean-Louis, sur fond rouge et noir, feu et fer, s’activent et résonnent en mon imagination débridée.

Enfin, voici « Le musée M’an Jeanne ».

Je m’y attarde longtemps.

Le monde de M’an Jeanne en sa vieillesse est d’une extraordinaire jeunesse. Chaque tableau me conte une histoire. Je n’ai qu’à broder autour des rois et reines aux yeux ronds, extasiés, aux grandes oreilles qui se sont peut-être allongées démesurément, comme le nez de Pinocchio. M’amuser de celui-là qui, l’air étonné, tient son estomac à deux mains, comme s’il avait trop mangé. Admirer l’extraordinaire harmonie des couleurs, la richesse des mosaïques de pastels qui entourent les personnages burlesques, sérieux, émouvants de naïveté.

Muette et pieuse conversation avec une œuvre.

S’en réjouir, tout simplement. Laisser aux spécialistes le soin d’en parler, de s’interroger, d’expliquer. En recevoir la spontanéité et la fraîcheur, comme une grâce.

Simple passante émerveillée, accepter avec gratitude le cadeau que M’an Jeanne m’offre aujourd’hui.

Je m’éloigne à regret… Je descends par l’escalier de droite qui me conduit à la cuisine. Un musée émouvant aussi, cette cuisine ancienne, conservée comme au temps où M’an Jeanne coloriait sur un coin de la grande table en bois massif. Je rejoins Ghislaine Vetter pour lui exprimer mon enthousiasme et échanger encore quelques propos amicaux. Elle accepte une photo de Christine qu’elle range aussitôt. « J’aime bien conserver une photo mais je n’aurais pas osé vous la demander ». Moi, je pars en emportant le livre écrit par Ghislaine, des cartes postales représentant des œuvres de M’an Jeanne, la carte du CRAC pour en garder toutes les coordonnées. Et des images à rêver.

La tête dans les nuages, il me faut rentrer chez moi…

Soudain, dernier cadeau du Château du Tremblay, je croise dans le parc des personnages de M’an Jeanne. Grandeur nature. Non, pas en chair et en os. Pas vivants, non plus. Le lieu est envoûtant, certes, mais pas hanté. Ils sont une douzaine, en béton, peints richement, à l’identique : clowns, rois, reines… Ghislaine Vetter, artiste, rend un magnifique hommage à celle qu’elle connaît sans l’avoir rencontrée, à celle qu’elle aime passionnément.

Amusée, je les salue. « Au revoir, je reviendrai ! ».
Et ce ne sera pas par hasard.

Marie-Claude Busso. Le Breuil, le 2 janvier 2012.


Le Château du Tremblay

Centre Régional d’Art Contemporain

89520 Fontenoy en Puisaye

03 86 44 02 18

crac.fontenoy@wanadoo.fr


Tous les jours de 14h à 19h, fermé le lundi.

Ghislaine Vetter accueille les visiteurs, organise, à la demande des enseignants, des visites guidées et des ateliers d’initiation pour les enfants.


Le livre de Marie-Claude Busso: «Souffle la bise sur les mirabelles» est en vente sur WUKALI dans la rubrique Boutique



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