29 avril 1941: Création, au théâtre des Arts, de La Machine à écrire. Jean Marais a signé les décors et tient deux rôles. Violentes attaques des critiques collaborationnistes Rebatet et Laubreaux.
Mi-juin.

Jean Marais «casse la figure» à Laubreaux, au sortir d’un restaurant. Cocteau alerte aussitôt son ami, le sculpteur allemand Arno Breker, pour prévenir toutes représailles.

Août 2011

Mitsouko


FIN DE PIECE

Il était seul assis à sa table. Dès mon entrée j’avais repéré sa nuque puissante et ce crâne rasé qui lui donnait des allures de guerrier mongol. Je le regardai décortiquer son crabe, une carapace ocre et luisante sertie de pinces redoutables, qui trônait dans son assiette, comme un vestige des fonds marins. Les clients étaient rares à cette heure tardive et seul le ballet silencieux et fatigué des serveurs apportait un semblant d’animation.

D’où j’étais, il ne pouvait me voir. Ces gestes étaient énergiques et précis, accomplissant une sorte de rite sacrificiel préétabli. Le craquement sinistre de la carapace et ses bruits de succion pour aspirer la chair iodée, apparaissaient comme un concentré de violence contenue, qui dénotait avec l’ambiance feutrée du lieu. Je fixais ses mains puissantes qui maintenant s’attaquaient aux pinces du crustacé, sa gourmette en or venait cogner contre les mandibules générant un tintement lancinant. Parfois, entre deux bouchées il buvait une longue rasade de muscadet, avec cette précipitation gloutonne des gens qui engloutissent la vie plus qu’ils n’en jouissent. Ces ripailles gargantuesques et l’odeur de la marée me donnaient presque la nausée.

Il avait posé sur la nappe tachée, un calepin noir. Parfois, interrompant son festin, il marquait une pause et d’une écriture petite et minutieuse il prenait des notes. A part moi, personne ne prêtait attention à lui, si ce n’est le préposé à son service qui de temps en temps lorgnait vers sa table pour savoir si le repas était achevé, afin qu’il puisse enfin aller se coucher.

Alain Laubreaux était sans doute l’homme le plus haï mais aussi le plus redouté de la ville. Le critique de théâtre le plus féroce, ses papiers faisaient et défaisaient les créateurs, pouvant condamner une pièce dès la première, ou laisser entrevoir quelques espérances quand son jugement accordait quelques indulgences à l’auteur. Connu pour ses prises de position antisémites et son passé collaborationniste, comme l’avait déclaré un jour son ami Lucien Rebatet : « il n’avait à secouer aucun scrupules d’homme de droite, aucun débris de dogmes ne l’embarrassait ».

C’est alors que tout se passa très vite, un brouhaha anormal dans l’entrée, quelques éclats de voix, des pas précipités et je vis débouler Jean C., un jeune auteur dont la pièce avait été éreintée la semaine précédente et interdite de représentation. Se dégageant de la meute des serveurs à ses trousses, il se planta devant la table du critique. Laubreaux leva la tête, au premier abord il ne reconnut pas Jean C., agacé d’être importuné pendant son repas. Pourtant, lorsqu’il vit dans le prolongement du bras, une arme pointée sur lui, il eut un recul imperceptible, enfonçant sa carrure dans le cuir de la banquette. Il toisa d’un regard méprisant et haineux, cet individu que tout lui opposait, son allure de grand échassier, la finesse de ses traits et cette élégance naturelle.
– « Alors C. vous venez me relancez jusqu’ici, tout cela parce que j’ai détesté votre torchon, des gens comme vous, nuisent à la littérature française qui devrait se purifier de ses miasmes. Je vous briserai comme les autres, et inutile d’envoyer votre chien de garde pour me …… »

Les dernières paroles furent couvertes par le bruit des détonations, la première balle l’atteignit au poitrail et la deuxième sous l’œil gauche, ce qui projeta violemment la tête en arrière, arrachant au passage la partie gauche du visage dans une gerbe de sang qui éclaboussa un tableau de scène champêtre situé au-dessus de la banquette. Le buste de Laubreaux pivota et il s’affaissa sur la table dans un bruit mou, la masse spongieuse et sanguinolente de face retombant dans son assiette.

Jean C. restait immobile, comme tétanisé par son geste et encore assourdi par la déflagration. Le premier instant de stupeur passé, deux serveurs se précipitèrent sur lui et le clouèrent au sol, de toute façon il n’opposait aucune résistance, semblant presque détaché, après son geste insensé.

Dans la panique générale et le bruit des sirènes de police qui mugissaient au loin Boulevard des Capucines, mon regard resta figé sur le spectacle dévasté et surréaliste de l’assiette. Avec la précision picturale d’une nature morte de Chardin, que j’affectionnais tant, un œil encore vif, dans l’effroyable bigarrure des chairs semblait observer la scène, ne faisant plus qu’un avec la masse du crustacé lui conférant la dimension d’un monstre mythique et vengeur.

L’Hay les Roses, avril 2011

MITSOUKO


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