«Je n’étais plus au secret, je partageais ma cellule et ma courette avec Ramaillet et ce jeune maquisard de la forêt d’Othe, qui avait été dans le groupe des frères Hortieux. La veille, précisément, ils avaient fusillé l’aîné des frères Hortieux. A l’heure calme d’avant la promenade. La «Souris» était monté chercher l’aîné des frères Hortieux, qui était déjà depuis six jours dans la cellule des condamnés à mort. Nous avions vu monter «La Souris» à travers la porte entrouverte. Il y avait à Auxerre un système de serrures très pratique, qui permettait de verrouiller les portes tout en les laissant entrouvertes. L’hiver, ils faisaient comme çà, sauf les jours de punition collective, pourqu’un peu de chaleur entre dans les cellules, montant du gros pœle installé au rez de chaussée. Nous avions vu arriver «La Souris», l’escalier était en face de notre porte, et ses pas se sont perdus vers la gauche, sur la galerie. Au fond de cette galerie se trouvent les cellules des condamnés à mort. Ramaillet était sur son lit de camp. Comme d’habitude, il lisait une de ses brochures de théosophie. Le gars de la forêt d’Othe est venu se coller à la porte entrouverte, près de moi. Si je me souviens bien- je ne crois pas que ce souvenir ait été reconstruit dans ma mémoire- il s’est fait un grand silence dans la prison. A l’étage supérieur, celui des femmes, il s’est fait un grand silence. Sur la galerie d’en face, aussi. Même ce type qui chantait dans le temps «mon bel amant, mon amour de Saint Jean», s’est tu aussi. Depuis des jours nous attendions qu’on vienne chercher l’aîné des frères Hortieux, et voici «La Souris» qui se dirige vers les cellules des condamnés à mort. On entend le bruit du verrou. L’aîné des frères Hortieux doit être assis sur son lit de camp, menottes aux mains, sans souliers, et il entend le bruit du verrou qu’on tire, à cette heure inhabituelle. Il n’y a plus que le silence, pendant quelques minutes. De toute façon l’heure de mourir est toujours inhabituelle. Il n’y a plus que le silence pendant quelques minutes, et puis l’on entend le bruit des bottes de« La Souris», qui se rapproche de nouveau. L’aîné des frères Hortieux s’arrête devant notre cellule, il marche sur ses chaussettes de laine, il a les menottes aux mains, les yeux brillants.« C’est fini les gars», nous dit-il, par la porte entrouverte. Nous tendons les mains à travers la fente de la porte, nous serrons les mains serrées dans les menottes de l’aîné des frères Hortieux. «Salut, les gars», nous dit-il. Nous ne disons rien, nous n’avons rien à dire. «La Souris» se tient derrière l’aîné des frères Hortieux, il détourne la tête. Il ne sait que faire, il agite les clefs, il détourne la tête. Il a une bonne tête de père de famille, son uniforme gris-vert est fripé, il détourne sa tête de bon père de famille.On ne peut rien dire à un camarade qui va mourir, on serre ses mains, on n’a rien à lui dire.« René, où es-tu René ?». C’est la voix de Philippe Hortieux, le plus jeune des frères Hortieux, qui est au secret dans une cellule de la galerie d’en face. Et alors René Hortieux se retourne et crie, lui aussi. «C’est fini Philippe, je m’en vais, Philippe, c’est fini!» Philippe est le plus jeune des frères Hortieux, il a pu s’échapper quand les S.S. et la Feld sont tombés à l’aube, sur le groupe Hortieux, dans la forêt d’Othe. Ils ont été livrés par un mouchard, les S.S. et la Feld leurs sont tombés dessus à l’improviste, ils ont à peine pu esquisser une défense désepérée. Mais Philippe Hortieux a échappé à l’encerclement. Il s’est caché dans la forêt pendant deux jours. Ensuite il en est sorti, a descendu un motocycliste allemand arrêté sur le bord de la route, et il a filé vers Montbard sur la machine du mort. Pendant quinze jours aux endroits les plus imprévus, la moto de Philippe Hortieux apparaissait subitement. Pendant quinze jours, les Allemands ont mené la chasse, à travers toute la région. Philippe Hortieux avait un «Smith and Wesson», au long canon peint en rouge, on nous en avait parachuté pas mal récemment. il avait une mitraillette « sten » et des grenades et du plastic, dans un sac de montagne. Il aurait pu s’en tirer, Philippe Hortieux, il connaissait des points d’appui, il aurait pu quitter la région. Mais il est resté. Caché la nuit de ferme en ferme, il a fait la guerre pour son compte, pendant quinze jours. Il est allé, sous le soleil de septembre en plein midi dans le village de ce mouchard qui les avait livrés. Il a rangé sa moto sur la place de l’église et il est parti à sa recherche, mitraillette au poing. Toutes les fenêtres des maisons se sont ouvertes, les portes se sont ouvertes, et Philippe Hortieux a marché vers le bistrot du village au milieu d’une haie de regards secs et brûlants. Le forgeron est sorti de sa forge, la bouchère est sortie de sa boucherie, le garde-champêtre s’est arrêté sur le bord du trottoir. Les paysans ont enlevé la cigarette de leur bouche, les femmes tenaient leurs enfants par la main. Personne ne disait rien, c’est-à-dire un homme a dit simplement : «Les Allemands sont sur la route de Villeneuve» et Philippe Hortieux a souri et il a continué à marcher vers le bistrot du village. Il souriait, il savait bien qu’il allait faire une chose qu’il fallait faire, il marchait au milieu d’une haie de regards désespérés et fraternels. Les paysans savaient bien que l’hiver allait être terrible pour les gars des maquis, ils savaient bien qu’on nous avait menés en bateau, une fois de plus, avec ce débarquement toujours annoncé et toujours remis. Ils regardaient marcher Philippe Hortieux et c’étaient eux qui marchaient mitraillette au poing, faire justice par eux-mêmes. Le mouchard a du sentir la pesanteur de ce silence sur le village, tout à coup. Peut-être s’est-il souvenu de ce bruit de moto, entendu quelques minutes avant. Il est sorti sur le perron du bistrot, son verre de rouge à la main, et il s’est mis à trembler comme une feuille, et il est mort. Alors, toutes les fenêtres se sont fermées, toutes les portes se sont fermées, le village s’est vidé de toute vie et Philippe Hortieux est parti. Pendant quinze jours il a tiré sur les patrouilles de la Feld, surgi de n’importe où, il a attaqué à la grenade les voitures allemandes. Aujourd’hui il est au secret, dans sa cellule, le corps brisé par les matraques de la Gestapo et il crie: «René, oh René!» Et toute la prison s’est mise à crier aussi, pour dire adieu à René Hortieux…

« Le grand voyage » Editions Gallimard. 1963


Jorge Semprun, vient de nous quitter, on a appris la nouvelle cette nuit. Hommage, respect.

Homme de valeurs, de courage, de conviction, homme libre, né au sein d’une famille de la haute bourgeoisie espagnole fidèle à la République et qui combattra Franco, il quitte l’Espagne encore adolescent et poursuit ses études en France à Paris au Lycée Henri IV où il est surpris par la guerre; il est présenté au Concours Général et obtient le deuxième prix de philosophie, après son baccalauréat il s’inscrit à la Sorbonne.

Il rejoint très rapidement un réseau de résistance FTP MOI et entre au Parti communiste espagnol. Il est arrêté par la Gestapo en 1943 et est interné à Buchenwald. C’est là qu’il fera connaissance d’intellectuels liés au Parti communiste dont certains qui survivront deviendront après la guerre des cadres politiques,

Il connaitra le parti communiste de l’intérieur de l’appareil et rapidement prendra des positions non conformes à la doxa stalinienne du Kominform. Il sera exclu du Parti communiste

Son oeuvre littéraire, rédigée en français se nourrit ce cette vie toute de chair, de souffrance, de conscience, d’honneur et d’intégrité, de cris et de révolte, d’humanité et de tendresse

En 1988 il deviendra Ministre de la Culture du gouvernement PSOE de Felipe Gonzalez

Pierre-Alain Lévy



Bibiographie sommaire
:

Le Grand Voyage. La deuxième mort de Ramon Mercader. Quel beau dimanche. L’écriture ou la vie. Netchaïev est de retour. Le retour de Carola Neher.

Jorge Semprun s’est aussi intéressé au cinéma, il a notamment collaboré à des scénarios : «La guerre est finie» avec Alain Resnais, «Z», «L’Aveu» et «Section spéciale» de Costa Gavras,

Hommage

Voir/Ecouter:

1 Entretien avec Jorge Semprun

2 L’Aveu. Yves Montand, Costa Gavras

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